Il y a cent ans (2ème partie)

Il y a cent ans (2ème partie)

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Chers Internautes, après cette première partie passionnante, nous sommes toujours avec Maggy Flowerman, auteur du blog « Il y a 100 ans », qui nous éclaire sur les étranges motivations des humains de cette époque.

Maggy, admettons qu’on puisse relativiser certains aspects moraux. Il n’en reste pas moins qu’une grande partie des actions des hommes de cette période était tout simplement absurde. Vous racontez notamment les grands chantiers pour « créer de l’emploi ». Un enfant de trois ans comprendrait que « créer de l’emploi » revient à créer de la douleur et de la souffrance inutile.

À l’époque, les théories économiques soutiennent encore que travailler crée de la valeur. Que la richesse est issue du travail. Il est considéré comme immoral de ne pas travailler « de manière productive ». Ceux qui ne sont pas productifs sont considérés comme des « profiteurs ». La productivité ne se mesurant pas de manière universelle, la richesse et le salaire sont utilisés comme étalon. Cela entraîne que, de manière absurde, des financiers ou des rentiers oisifs mais riches sont alors considérés comme très productifs alors que des artistes, aujourd’hui reconnus pour leur génie, ou des travailleurs bénévoles sont considérés comme des profiteurs.

Cette croyance que le travail crée de la richesse n’a d’ailleurs jamais été historiquement observée, les riches et les puissants n’étant jamais de la classe des travailleurs. Pire, le crash de Wall Street en 1928 et la crise de 2008 prouvent exactement le contraire ! À cause de simples événements purement comptables, le monde entier entre dans une crise économique. Pourtant, les travailleurs sont toujours là. Cela démontre donc que ce sont les richesses qui créent de l’emploi, pas le contraire. Il faudra attendre les années 2020 pour voir apparaître les premières théories expliquant que le travail est source d’inégalité, de misère et de destruction et qu’il doit être limité au strict minimum. J’en parle d’ailleurs dans mon blog comme de théories farfelues car, à l’époque, elles étaient perçues comme telles.

En attendant, sous prétexte de créer de la richesse, la classe politique va donc investir des sommes colossales dans la création d’emploi. Le système s’auto-entretient merveilleusement car la création d’emploi devient un emploi en soi.

D’un côté la société veut créer de la richesse mais, de l’autre, elle lutte contre le partage des connaissances, de la culture. N’est-ce pas contradictoire ?

Non car à cette époque, la population a toujours du mal à considérer ce qui n’est pas matériel comme une richesse. Ce qui est virtuel n’existe pas vraiment, ce n’est pas de la richesse, ce n’est pas du travail.

Cette vision est imposée, de manière consciente ou non, par une classe dirigeante qui tire sa richesse de la production de biens matériels. Et qui garde son pouvoir en contrôlant la diffusion de la connaissance. D’ailleurs, l’art, la culture, la connaissance étaient assimilés à des biens matériels car un amalgame était fait entre le contenu et le support physique. Jusqu’au milieu du vingt-et-unième siècle, les musiciens parlent de « produire un disque ». C’est très révélateur de l’esprit d’une époque où les plus jeunes n’ont jamais touché l’objet « disque ». Un artiste n’est donc productif que si son œuvre est transférée sur un support matériel payant. Si ce n’est pas le cas, c’est un profiteur.

Historiquement, la classe dirigeante a toujours lutté contre le progrès pour se maintenir au pouvoir. Mais comment expliquez-vous que votre personnage, qui est un individu tout à fait moyen, critique lui-même ce partage et l’appelle « piratage » ?

Le piratage est en quelques sortes le révélateur du paradoxe de la société de consommation matérielle. Si seuls les biens matériels ont de la valeur, alors pirater n’est pas un problème vu qu’on ne fait que copier de l’information sans valeur. Par contre, si copier de l’information entraîne qu’un support ne sera pas vendu, c’est que le support est lui-même sans valeur.

Cette dernière notion entraîne une situation de dissonance cognitive chez la personne qui a toujours cru en la valeur matérielle des choses et qui, depuis des années, investit de l’argent, gagné par son travail destructeur, pour acheter des supports matériels.

Face à ce conflit intérieur, la réaction naturelle est d’attaquer ceux qui pratiquent le piratage et de les considérer comme moralement dangereux pour l’équilibre même de la société. Bref, comme dans les exemples précédents, l’humanisme s’oppose au conservatisme économique. L’histoire se répète.

Vous arrivez à justifier toutes les atrocités du passé, à excuser une humanité qui a conduit la planète vers la situation que nous connaissons aujourd’hui. N’avez-vous pas peur de banaliser ces horreurs ? De réhabiliter ces criminels ?

Au contraire. L’erreur serait de se croire à l’abri, au dessus de tout ça. Cette expérience m’a ouvert les yeux. En vieillissant, je me rends compte que j’ai de plus en plus tendance à considérer les jeunes, les mouvements de protestation, les militants comme des menaces morales. Au plus j’ai investi d’années dans ma morale, au moins je souhaite la voir remise en cause.

Regardez les grandes manifestations que nous avons connues il y a quelques semaines. Vous-même les avez condamnées dans une de vos vidéos. J’aurais naturellement tendance à être d’accord avec vous. Mais à la lueur de l’expérience de mon blog, je ne peux m’empêcher de penser qu’ils ont peut-être raison. Contrairement aux esclavagistes romains ou aux industriels du vingtième siècle, nous n’avons même pas l’excuse de l’ignorance. Par notre inaction, par notre acceptation de l’ordre établi, nous sommes déjà des criminels pour les habitants des siècles prochains.

 

Photo par Whashington Area Spark.

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Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.

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