L'appareil photo de papier...
Le vendredi, février 6 2009, 19:17 :: albedo, mon_nombril,
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Le vendredi, février 6 2009, 19:17 :: albedo, mon_nombril,
Deux Japonais se croisent dans la rue. Le premier demande "Alors, c'était bien ton voyage à Paris ?". Le second de répondre "Je ne sais pas, je n'ai pas encore regardé la vidéo.".
Cette petite blague me faisait bien rire il y a une vingtaine d'années lorsque j'usais le fond de mes bermudas sur les bancs de l'école. Mais force est de constater que, une fois de plus, les Japonais était tout simplement en avance sur nous.
Je viens de lire un article (traduction française) qui détaille une position que je soutiens depuis fort longtemps : à force de se concentrer à tenter de partager ou de fixer les évènements que l'on vit, on en oublie de les vivre tout court.
Combien de moments importants, de concerts démentiels sont à présent vus à travers l'écran d'un téléphone portable ? Combien d'émotions ont été diluées en tentant de les retranscrire en un court SMS ?
Il fût une époque où l'on rentrait de trois semaines d'aventures au fin fond de l'Inde avec une voire deux pellicules de trente-six photos chacune. Et là, mystère, il fallait attendre un jour ou deux afin de voir enfin le résultat, résultat dont on collait les 80% non flous dans un album.
Aujourd'hui, le moindre barbecue avec tonton René génère à peu près 184 photos en deux heures, chacune des photos étant aussitôt commentée par tous les participants. On passe finalement plus de temps à regarder les photos de l'événement qui est en train de se dérouler.
- Aha ! Excellent ! La tête que tu fais !
- Montre ! Fais voir !
- Tiens, appuie là.
- Quelle horreur. Efface tout de suite.
- Ah non, elle est bien. Au fait, tiens, j'ai encore les photos de hier soir, tu veux voir ?
Et le pire c'est que tout cela induit une dépendance, une pression psychologique énorme. Il devient nécessaire d'avoir à tout moment un appareil photo, de pouvoir envoyer un sms sur twitter. Le photographe est en permanence soumis à la peur de manquer "la" photo, "le" truc à ne pas rater. La vie en devient un prétexte à prendre des photos !
Et, soyons honnête, personne ne regarde plus ces photos. Si il est bien agréable d'avoir quelques photos pour décorer son bureau et ses murs, visionner plusieurs centaines de photos devient un véritable calvaire pour votre entourage. Certes, Tombouctou c'est intéressant, mais après 84 photos en gros plan des légumes du marché local, on commence à se lasser...
Personnellement, j'aime beaucoup la photographie. J'ai eu la chance d'être formé très jeune aux subtilités techniques de cet art. Et même les bêtes photos de vacances sont agréables à parcourir de temps en temps. Du moins, quand il y en a quelques unes. Étouffé sous la quantité, les souvenirs photographiques deviennent un poids plutôt qu'autre chose. Lorsque vous vous plaignez de Tatie Irène qui vous raconte ses souvenirs de la guerre 40 avec deux photos en noir et blanc de la libération, ayez une touche de compassion pour vos propres petits enfants qui vont hériter de disques durs remplis de vos soirées arrosées et d'image de Tommy qui vomit dans les toilettes lors du voyage à Madrid. Avec la disparition des pensions et l'effet de serre, les soirées photos sont assurément un des pires cauchemars qui attendent les générations futures.
Personnellement, j'ai pris il y a déjà quelques années une décision simple : je n'ai pas d'appareil photo. J'en emprunte un lorsque l'occasion se prête à prendre des photos mais, en temps normal, je ne prends tout simplement pas de photos. J'aime bien la photographie mais, tant pis, ce sera pour une autre vie. Je me remplis les yeux et lorsque je veux me rappeler d'un moment particulier, je sors mon carnet et je prend note. Un appareil photo composé de quelques feuilles et d'un stylo, c'est ma manière à moi de faire un geste pour les générations futures...

[Photo] Qui était là en premier, l'idée ou la photo?
J'ai eu une époque où je ne voyais mon environnement immédiat que comme une photo potentielle. Pour un photographe en herbe c'est sans doute un passage obligé mais c'est aussi le meilleur moyen de passer à coté du présent, d'oublier de vivre. Un...
Vivre un moment ou le documenter ?
« I just think we are in a moment in our culture where people go to concerts and events not to experience them, but to document them. » (via ce blog) Question intéressante (d'autant plus en ce moment avec mon blog de voyage), et j'essaye...
Commentaires
marrant, moi qui suis fan de photo et pas mal équipée pour une amatrice j'ai eu une réflexion assez similaire il y a quelques mois/années et ne fais presque plus de photos dans les événements : je m'étais rendue compte que je ne regardais et ne vivais plus qu'à travers mon objectif, oubliant de profiter du moment.
En vacances aussi, j'ai grandement baissé mon nombre de photos, préférant regarder le paysage un moment avant de prendre une ou deux photos des détails que j'observe ou du panorama que je viens d'admirer, manière de ramener vraiment l'essentiel de ce que j'ai vécu et plus de vouloir à tout prix fixer ce que je n'ai même pas regardé...
Les mariages et autres baptêmes sont un exemple assez flagrant de ce que tu dis, que les gens oublient de vivre les événements qu'ils photographient... Au baptême de mon neveu, autour de lui, je me suis aperçue que nous étions 4 sur la trentaine de personnes présentes à suivre ce qui se passait : au moment où le prêtre lui a versé l'eau sur la tête, ça a été un déchainement d'éclairs... est-il vraiment besoin de faire plus de 30 photos d'une telle scène ? surtout à l'heure actuelle où l'on peut facilement s'envoyer des photos... pour le mariage d'amis récemment, j'ai expliqué à mon amie qui me demandait de lui faire des photos que je préférais profiter de l'événement et être là pour elle, elle a tout à fait compris et de toute façon le prêtre a interdit tout autre photographe que le photographe officiel : ils se font envahir et plus personne ne suit la cérémonie. L'année précédente, au mariage d'un autre couple d'amis nous n'avons même pas pu assister à la bénédiction du père de la mariée ni à l'échange des alliances : 4 personnes s'étaient placées de front à moins d'1m d'eux pour les prendre en photo, formant un mur pour toute l'assemblée...
Bref, je vais m'arrêter là pour les exemples, je pourrais encore en citer de nombreux :)
une fois de plus ploum à entièrement raison !
rien n'a rajouter, tout est vrai !
bardaf, encore une belle claque ... bien vu :-)
C'est exactement pour ça que je prend très rarement des photos, en plus d'un côté perfectionniste qui m'empeche d'apprécier les photos la majorité des photos que je prend.
Remarquons que l'idée ne s'applique pas seulement aux photos mais aussi à pas mal de possessions.
Un bon article sur le sujet : www.paulgraham.com/stuff....
une règle de zen/restriction volontaire a quelque peu été oubliée par les photographes numériques: le ratio 36:1. Ne publier que les photos absolument uniques et sublimes, maximum d'environ 1 sur 36 (www.37signals.com/svn/pos...
Ainsi, voir l'album de quelqu'un suivant cette philosophie ne devient pas une corvée, mais une délectation.
Aussi, puisqu'on ne sélectionne que le Absolute Best, ça nous fait paraître beaucoup plus compétent qu'on ne l'est réellement (vu que toutes les photos publiques sont sublimes, et qu'on cache les doublons ou "moins frappantes" de la vue).
Et bien sûr, en plus de cette règle de publication, y'a la règle de "effacer sans merci toutes les photos légèrement floues, de mauvaise qualité, ou doublons".
Mais évidemment ceci n'est que l'aspect "publication" de la chose, ça ne compense pas l'aspect social "je prends des photos au lieu de vivre l'événement". Je pense que c'est un phénomène du "photographe amateur nouveau-né qui est trigger-happy et veut jouer avec son appareil". Après quelques années, la frénésie s'estompe. Je n'ai pas mis à jour ma galerie depuis des mois/années, et je prends rarement la peine de préparer mon appareil. D'un autre côté, je suis un geek asocial qui ne voyage plus! Peut-être que quand je m'achèterai un DSLR je retomberai dans la manie.
Salut,
36:1 ! Waooh tu es encore très généreux avec toi-même, kiddo ! Je suis bien en dessous de ce ratio pour des séances photo "pros" (concerts, spectacles...).
Cela dit... je ne photographie aucun rite social (fête, anniversaire, mariage, etc.) sinon... ma fille rien que ma fille. Et quelques portraits de temps à à autres.
Ni "réaliste", ni "témoin" du monde. Je ne vois pas le "réel" comme une donnée brute que j'enregistre avec un appareil.
C'est cette manière de concevoir l'appareil entre nous et le monde qui conduit aux travers que tu pointes Ploum.
Une photo est pour moi un questionnement, une histoire, une évocation, une représentation, au sens d'une construction. Sans, elle ne m'intéresse pas.
Edit : je voulais dire "au-dessus" de ce ratio de 36:1 !
Je me passionne pour la photo, mais pas prise sur le vif. La photo ne m'intéresse que préparée, le but est de faire une photo parce qu'elle existe déjà dans ma tête... Pas faire de photo pour le plaisir d'en faire.
Les pires pour moi, ce sont des photos amateurs de, au choix, la tour Eiffel, l'Atomium, l'Arc de Triomphe, etc... Suffit de prendre une carte postale juste à côté et d'avoir une photo vraiment TRES bien réussie sans se casser la tête...
Mais pour les soirées photos, es-tu trop jeune que pour avoir connu... les soirées diapo ?
cEd
Le pire, ce n'est pas tant la série de photos de ton pote qui ne t'avait pas même invité à cette super fête dont il te montre maintenant les 600 clichés qu'il en a fait.. ce sont les vidéos prises depuis un cellulaire à 20 pesos qui ne durent que le temps de vaguement reconnaitre un visage dans un flou le plus complet (et les rires de tata ginette en fond) ! Ca, c'est horrible !
Tiens, ça va te plaire soupsoup.tumblr.com/post/...
Ma formule :
- je ne montre pas les photos après les avoir prises
- j'essaye de ne pas faire trop de photos.
Bon, c'est pour la plupart du temps un échec.
J'ai pris un snapshot de cet article, je le regarderai plus tard :p
J'ai eu une époque où je ne voyais mon environnement immédiat que comme une photo potentielle. C'est sans doute un passage obligé mais c'est aussi le meilleur moyen de passer à coté du présent, d'oublier de vivre. Un peu comme si on épargnait le présent sur un compte-souvenir pour préparer un futur incertain.
On entend souvent dire que les photographes ont leur interprétation de la réalité "au travers de leur objectif". C'est le contraire, les meilleurs photographes sont ceux qui voient la réalité avant de prendre la photo. Ils voient d'abord le monde à leur manière en tant qu'individu et non en tant que photographe. S'ils savaient écrire, ils seraient tout aussi bien d'excellent raconteurs.
le paradis, c'est plein de gens qui se racontent se qu'ils ont fait pendant leurs vies, l'enfer c'est la même choses; sauf que tous le monde a amenés ses photos... ;-)
Oui, mais, quand même, les photos de Tatie Irène sur la Libération, c'est autre chose.
Je transmets ce billet à toute ma famille :D
Il est vrai que dessiner la "photo" permet de montrer l'événement tel qu'on le voit. C'est un avantage, certes, mais tout autant un inconvénient.
Et puis il y a un juste milieux entre ne pas avoir d'appareil photo et passer son temps à prendre des photos. Mais pas mal gens ont oublié que leur cerveau leur servais avant tout à réfléchir.
L'ont peut, par exemple, avoir un appareil photo pour ne pas s'en servir. Dans ce cas, l'ustensile peut être utilisé comme décoration, ou si vous n'aimez pas les objets inutiles, comme un luxueux presse-papier.
Et puis si l'appareil photo deviens indispensable, vous en aurez un. Certes, il n'aura que 10 méga-pixels quand les nouveau modèles en auront au moins 10 fois plus. Mais à près tout, 10 méga-pixels c'est déjà bien plus que ce dont vous avez besoin, alors…
le 3° oeil!
C'est bien Ploum : sérieusement, tu viens de trouver un autre domaine auquel pourrait s'appliquer le principe de contre-productivité, énoncé par Ivan Illich il y a maintenant presque une cinquantaine d'années. :-)
Être photographe et ne pas prendre de photos... C'est l'ascèse ultime :-)
L'autre jour, en chargeant ma chambre dans la voiture de ma femme, je me suis dit :
« Punaise ! Avant j'utilisais mes 24x36 et je faisais plusieurs pelloches de 36 poses. Puis je me suis mis au moyen-format, je suis passé à 12 vues par pelloche.
Et là... Je m'embarque une chambre, qui pèse un âne mort, pour, peut-être, un ou deux clichés, qui me prendront 20 minutes de préparation chacun...»
Tout faire comme tout le monde, quoi... :D
Mais bon, si j'avais des vaches à lâcher, ce serait d'abord l'informatique, pas la photo ;-)