Dernièrement, j’ai partagé avec vous trois éléments que je trouve cruciaux pour l’informatique de demain et qui, je pense, ont été très mal négociés par le monde du logiciel libre. Tellement mal négociés que je doute que le logiciel libre puisse jamais rattraper son retard. Il s’agit de l’expérience utilisateur, de la décentralisation et du respect de la vie privée.
À certains égards, les libristes comme moi font de plus en plus penser à une tribu de Papous vivant à l’écart, n’ayant que très peu de contacts avec le reste du monde. Ainsi, à l’heure où plus personne n’utilise Flash, le projet prioritaire de la Free Software Foundation reste l’implémentation d’un lecteur Flash libre. Le FOSDEM, grand messe des libristes, possède des salles réservées aux discussions des développeurs ADA ou Smalltalk mais aucune n’a pour sujet les réseaux sociaux libres ou HTML5 et Javascript.
Soyons réalistes : si le libre est partout, on cherchera à trouver plus d’une poignée de produit grand public et libres au sens de la FSF. Les plus grands succès du libre comme Android et, dans une moindre mesure, Ubuntu, sont rejetés des puristes.
Le libre devrait-il toujours s’associer avec le propriétaire pour réussir ? A-t-il donc échoué ? Est-il mort ? Faut-il renier toutes ces années ?
Non car, pour réussir, le propriétaire n’est-il pas désormais obligé de s’associer avec le libre ? Les deux ne sont-ils pas intrinsèquement liés ? La pureté est-elle essentielle au succès ?
Mais au-delà de l’informatique, le libre a étendu son influence dans un domaine où peu l’attendaient : la politique. Si le libre n’a pas su gérer techniquement la décentralisation et la vie privée, les idées sous-jacentes ont fait leur chemin dans la conscience collective. Au point d’envahir la place publique.
Dernièrement, les chemins de fer belges ont diffusé par accident les données personnelles de plus d’un million d’utilisateurs, prenant complètement au dépourvu une classe politique ne sachant même pas s’il s’agissait d’un fait grave ou pas. Ce sont les citoyens qui ont répondus les premiers, qui ont géré la crise et qui ont mis en place l’information nécessaire. Là où le libre n’a pas su apporter une solution technique, il a néanmoins préparé le terrain pour que les citoyens puissent faire face.
Si beaucoup de sociétés privées ne voient que le court terme ou le prix, de plus en plus d’administrations découvrent la nécessité de l’intéropérabilité et financent des projets comme LibreOffice. Le modèle même de collaboration du libre s’invite de plus en plus souvent au sein des collectivités, afin de mettre en commun les ressources comme on peut le voir notamment avec CommunesPlone.
Le libre n’a pas su tenir toutes ses promesses techniques. Mais il a finalement apporté beaucoup plus que de la technique. Il change le monde. Son influence se fait sentir dans les conférences et jusque dans les partis politiques existants (citons Ecolo en Belgique, chez qui c’est particulièrement visible). Cet univers libriste a même été le terreau d’un nouveau mouvement politique : le Parti Pirate.
Car si tous les libristes sont loin d’adhérer à la philosophie du Parti Pirate, force est de constater que celui-ci rejoint souvent les préoccupations du libre : liberté individuelle, respect de la vie privée et transparence de la politique, le code source de notre société. À tel point que beaucoup de pirates passent au logiciel libre suite à leur engagement politique !
On pourrait y voir une idéologie libriste à l’œuvre. J’y vois surtout un pragmatisme. Une génération a découvert, à travers tous les projets libres, les bienfaits de la collaboration à l’échelle planétaire, l’efficacité de la gestion transparente. Une génération biberonnée à la mixité culturelle, maternée au débat technique et à la remise en question permanente sans a priori de race, de sexe, d’apparence physique.
Cette génération qui ouvre les yeux et qui se dit : « Si on a réussi à le faire pour des projets techniquement ultra-complexes, pourquoi est-ce que cela ne marcherait pas avec la gestion de la chose publique ? ».
Peut-être que la plus grande conséquence du libre n’est pas à chercher dans les milliards de lignes de code ni dans les millions de pages Wikipédia mais là, parmi ceux qui, ayant fait l’expérience de l’ouverture, de la transparence et de l’égalité ne peuvent plus concevoir un état obscur, complexe et trop souvent inique.
Peut-être que le libre est avant tout un modèle de société, une école de vie.
Photo par Lyudagreen.
PS: Comme mon blog prend une connotation de plus en plus politique, certains lecteurs du Planet Libre se plaignent, par mails ou dans les commentaires, qu’il s’agit de contenu qu’ils n’ont pas envie de lire sur le Planet. Bien que je me souvienne pas avoir forcé qui que ce soit à me lire, je ne souhaite pas entrer dans ce débat à chacun de mes billets et j’ai donc demandé la suppression de mon blog du Planet Libre. J’invite ceux qui souhaitent continuer à me lire à me suivre directement par RSS ou Twitter.

The La conséquence inattendue du libre : la politique by Lionel Dricot, unless otherwise expressly stated, is licensed under a Creative Commons Attribution 2.0 Belgium License.
Attention Ploum, CommunesPlone s’appelle maintenant IMIO et comme c’est une intercommunale résultant de la fusion de deux autres (dont CommunesPlone), il ne veulent plus qu’on utilise ce nom.
Chouette article!
++
Coucou, pour te rassurer un peu sur le Fosdem, dans la salle Mozilla on a (évidemment) prévu des sujets sur JavaScript et HTML5 (CSS3, WebRTC, PDF.js, …), mais aussi sur la vie privée, l’identité sur le Web (Persona), l’intégration des femmes dans les projets libres et d’autres sujets que tu abordes ici.
J’ai vu que tu donnais une conférence dans une autre salle mais n’hésite pas à nous rendre visite quand tu as le temps
Salut Ploum!
Oh dommage, pourquoi se retirer du planet-libre? Parce que 2, 3 personnes se sont plaintes? Parce qu’un article n’était pas trop libre et/ou a été mal compris?
C’est dommage… Surtout pour tous les autres, ceux qui ne disent pas que tes articles n’ont rien à faire sur le planet, certainement la majorité! Ceux qui parlent fort ne sont généralement pas les plus nombreux
Merci pour le message Matt. J’y ai pensé. Mais je me dis que ceux qui veulent me suivre peuvent toujours le faire directement.
Même s’il s’agit d’une minorité, c’est à chaque fois un mini débat, des mails à répondre. Cela ne m’intéresse tout simplement pas, c’est un débat complètement inutile et je n’ai pas d’énergie à dépenser à cela. Peut-être ne suis-je pas fait pour être sur un planet à thème
Il existe un flux RSS uniquement francophone de mon blog pour ceux qui le souhaitent : http://feeds.feedburner.com/ploum/fr pour ceux qui le souhaitent.
C’est comme pour James Bond, il n’est pas dit que le Planet Libre accepte ta démission !
Merci pour cet intéressant article.
Attention cependant à ne pas faire de raccourcis trop rapides et de taper un peu “gratuitement” sur la Free Software Fondation.
Gnash est en effet en tête de liste sur la page de la FSF. Cependant tu peux lire juste au dessus ” (This list is in no particular order.) “, de plus la page semble ne pas avoir été mise à jour depuis longtemps, tout simplement. Sur le site de Gnash, la dernière news date de 2011, le projet semble donc assez loin d’être LE projet prioritaire pour la FSF.
De plus, en ce qui concerne ta desinscription du planet, je trouve que c’est donner raison aux quelques personnes qui se sont plaintes. Comme tu le dis très justement, le Libre s’invite largement dans la politique, il est donc logique qu’un peu de politique s’invite sur un “Planet Libre” (d’ailleurs le nom n’est pas “Planet Logiciel libre” mais bien “Planet Libre”). Tant que tes articles traitent de la Philosophie Libre, ne sont pas du militantisme pour tel ou tel parti, tel ou tel candidat, ils apportent un plus à la communauté. Que l’on soit d’accord ou non avec tes idées, cela permet un débat ouvert et sain. C’est mon avis de contributeur au planet
> Le FOSDEM, grand messe des libristes, possède des salles réservées aux discussions des développeurs ADA ou Smalltalk mais aucune n’a pour sujet les réseaux sociaux libres ou HTML5 et Javascript.
Si, il y a une salle qui parle presque exclusivement d’HTML5 et JavaScript. Il suffit de suivre les panneaux “MOZILLA”
–Tristan
Ton blog est géniale, c’est notament grace à ton blog que je continue de lire planet-libre.
Tu attaques systèmatiquement la FSF et son côté archaïque et même si je suis plutôt d’accord avec toi c’est quasi la seule organisation à aller au procès pour les licenses libres.
En général tes articles sont argumentés, essais d’être équilibrés et sont agréables à lire mais dans ce cas précis, tu pointes du doigt les déficiences mais ne proposes pas d’alternative ou ne mets pas en avant d’autres organisations… dommage.
PS: reviens sur planet libre, tes articles apportent un peu de diversité et quoiqu’on puisse t’avoir écrit, ça ça ne peut pas être un mal.
Benoit, Tristan et rafirafi > réponse plus fouillée : https://plus.google.com/102072273880684402148/posts/QYtsVU6o8Gd
Juste pour rendre à César… la programmation de la salle Mozilla au Fosdemcette année est en grande partie l’oeuvre de Clarista, qui est aussi connue pour le site BonjourMozilla
On a aussi la chance d’avoir une relativement grande salle pour les deux jours (contrairement aux minuscules salles Ada et Smalltalk), ce qui permet de caser des orateurs ou des sujets un peu atypiques que l’on va chercher volontairement en plus des propositions spontanées habituelles.
Car oui, sinon le Fosdem fonctionne sur propositions, et si quelqu’un avait proposé une salle “vie privée”, “ux” ou “accessibilité”, elle aurait sans doute pu être organisée. La plupart des organisateurs ne demandent pas mieux je pense.
Et pour terminer, ne pas oublier que le Fosdem c’est aussi une keynote d’Amelia Andersdotter dans le Janson. Si c’est pas politique ça…
https://fosdem.org/2013/schedule/event/freedombox/