Le dilemme de l’éditeur

Le dilemme de l’éditeur

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Je suis un éditeur de livres. Devrais-je dire « J’étais un éditeur » ? Ou « Je suis encore un éditeur ? ». En fait, je ne suis plus certain d’avoir encore un travail. Tout ce que je sais c’est que je suis au prise avec « Le dilemme de l’éditeur ». Dois-je m’en réjouir ? Ou, au contraire, être désespéré ? Aucune idée…
En 2016, les ventes de magazines électroniques dépassèrent pour la première fois les ventes papier. Une évolution rendue possible grâce à l’existence de liseuses numériques bon marché, étanches et en couleurs. Sans même parler de l’arrivée des écrans mixtes, combinant amoled et e-ink sur les smartphones et les tablettes.

Néanmoins, les ebooks étaient toujours aussi chers que leurs équivalents papier, encourageant de ce fait le téléchargement illégal. Ou encourageant l’achat de la version papier auprès des utilisateurs ayant toujours le besoin irrationnel de « posséder un objet ».

Tout cela, c’était avant l’apparition de ReadR. Dès sa première année, la startup fût encensée par la presse spécialisée et appelée « le Spotify pour ebooks ». Le business model était simple : vous achetiez un abonnement mensuel et vous pouviez lire autant de livres que vous le souhaitiez. Leur slogan ? « Lire sans contrainte ».

Vous avez probablement déjà utilisé ReadR et vous en connaissez les avantages : une bibliothèque virtuelle synchronisée vers tous vos terminaux. Vous commencez à lire un livre sur votre liseuse à la maison, vous le continuez sur votre smartphone dans la file au supermarché avant de le terminer sur l’écran de l’ordinateur du bureau pendant votre pause déjeuner. Oui, vous pouvez même télécharger une version sans DRM de chacun des livres que vous avez lu.

L’expérience est parfaite. Mais le meilleur reste à venir : vous pouvez ajouter vos propres ebooks sur votre compte ReadR, par exemple ceux achetés sur une autre plateforme. Vous pouvez ensuite les partager avec vos amis. Vous venez de terminer un roman ? Voici automatiquement une liste des livres du même auteur recommandés par vos amis. ReadR fait disparaître les limitations du monde réel. Lire sans contrainte.

La possibilité d’envoyer ses propres ebooks combinée avec les recommandations fut immédiatement perçue comme un appel au piratage. Heureusement, l’industrie du livre décida de ne pas reproduire les erreurs de l’industrie du disque et, au contraire, de marcher dans le sens du progrès.

Après de longues négociations, la plupart des éditeurs, y compris ma propre société, accepta de publier l’entièreté de son catalogue sur ReadR. Chaque livre recevrait une certaine somme à chaque fois qu’il serait lu. Mais, au lieu d’une somme fixée, il fût décidé de s’inspirer de Flattr, une société suédoise permettant les micro-dons.

ReadR offre donc maintenant quatre types d’abonnements : le gratuit, qui vous donne accès au contenu gratuit y compris l’entièreté du Projet Gutenberg, le mini, à 2€ par mois, le normal à 5€ par mois et le premium à 10€ par mois. En fait, 10€ est une somme minimale pour avoir accès au premium mais vous pouvez très bien décider de verser plus.

Chaque livre que vous ouvrez au cours du mois récolte un point ReadR. Si vous avez fait une recommandation pour ce livre, il reçoit un second point ReadR pour ce mois. À la fin du mois, votre abonnement est divisé par le nombre de points que vous avez donné. Si, en janvier, vous avez ouvert trois livres et recommandé un des trois, cela fait un total de quatre points ReadR. Avec l’abonnement mini, chaque point vaut donc 50 centimes. Le livre recommandé recevra 1€ (50 centimes pour la lecture plus 50 centimes pour la recommandation). Nonante pourcent de cette somme va directement à l’auteur.

Secrètement, les auteurs espèrent donc que vous commencerez un livre à la fin du mois et mettrez cinq semaines à le lire, histoire de recevoir trois points ReadR de trois mois différents. Certains commencent même à publier les chapitres séparément.

L’industrie du livre accepta cet accord à une condition : chaque auteur pourrait choisir de ne publier son livre qu’à partir d’un niveau d’abonnement pré-défini. On calcula qu’un lecteur lisant en moyenne deux livres par mois, il serait rentable de n’avoir que des lecteurs abonnés à 5€ ou à 10€ par mois. On réserverait les courtes nouvelles ou les textes à caractère promotionnel pour les abonnés gratuits ou mini.

Tout le monde était enchanté par l’accord. Il nous semblait que, contrairement au disque, le livre avait réalisé une transition en douceur du papier vers le virtuel. Nous avons fait la fête toute la nuit, le futur nous souriait et les auteurs étaient enchantés. L’alcool aidant, on s’est lâché sur le dos de ces crétins de l’industrie musicale.

Ce que je n’avais pas réalisé c’est qu’une nouvelle génération d’auteurs avait fait son apparition durant les dix dernières années. Des auteurs qui vivaient dans la virtualité pure bien avant nous : les blogueurs, les journalistes, les auteurs amateurs. La plupart d’entre eux n’ayant jamais publié un « vrai » livre papier, nous ne les considérions pas comme de « vrais » auteurs. C’était juste quelques amateurs sans talent et nous n’y prêtions pas attention. Néanmoins, ils écrivaient et avaient une audience grandissante.

Ils se ruèrent sur ReadR dès le début, sans prendre la peine de négocier quoi que ce soit. Ils publiaient de tout : depuis des courts articles jusqu’à des romans de centaines de pages. Les journalistes publiaient leurs enquêtes en direct. Grâce aux recommandations et aux réseaux sociaux, ils attiraient des lecteurs sans avoir rencontré un seul éditeur ou un seul rédacteur en chef de magazine.

Ils diffusaient leur contenu aux lecteurs sans avoir besoin de nous ! Ils étaient payés sans notre intermédiaire.

Mais au fond, qui est un écrivain ? Qui est un journaliste ? Qui est un blogueur ? Qui est un adolescent écrivant sur Internet ? Pourquoi se poser la question ? Lisons sans contraintes…

Lire sans contrainte !

C’est à ce moment que j’ai réellement compris le slogan de ReadR.

Le concept même du « livre » est en train de changer et nous sommes les témoins de ces expériences mêlant la vidéo, l’écriture, les images, les sons. Le manuscrit papier du livre à publier qui est à côté de mon clavier me fait de plus en plus penser à un grimoire antique. Je me sens moi-même obsolète, racorni comme une vieille page jaunie.

Deux ans après le lancement de ReadR, l’industrie du livre ne souriait plus. La panique commençait à se faire sentir. Certains des best-sellers des dernières années ne se vendent pas bien du tout sur ReadR. Il y a tellement d’alternatives que chacun lit ce qui lui plaît, suivant plus les recommandations de ses amis que la publicité. Nous devons radicalement repenser notre infrastructure marketing afin que les gens lisent ce que nous voulons qu’ils lisent.

Nous pensions que les abonnements ReadR nous garantissaient un revenu. Les gens ne pourraient pas lire nos livres sans payer. Mais au lieu de payer ou de pirater, ils décidèrent tout simplement de lire autre chose.

Fallait-il publier gratuitement sur ReadR dans l’espoir d’avoir le plus de recommandations et donc de lecteurs (y compris les abonnés premium) ou se réserver uniquement aux abonnés ?

La réponse est évidente : il est toujours préférable de publier gratuitement. C’est le meilleur moyen d’attirer des lecteurs premium. Mais si chaque auteur décide de faire pareil, pourquoi acheter un abonnement ? Quel serait l’incitant ? Nous avons appelé cette question « Le dilemme de l’éditeur » et j’en ai de sérieuses migraines.

Au fond, peut-être aurait-il été préférable de suivre les traces de l’industrie du disque : corrompre des politiciens, faire du lobbying, attaquer en justice et faire le maximum d’argent pendant quelques années même si cela devait être fait au prix d’une corruption morale. Ou alors faire comme la presse et mendier auprès de Google.

Mais je me dis qu’il doit y avoir une autre solution. Je me souviens d’avoir entendu un conversation ce matin dans la rue. Une jeune femme disait « C’est marrant… » à sa petite amie. Quelque chose comme « C’est marrant, j’ai un abonnement premium sur ReadR et je ne lis que des livre du catalogue gratuit. Mais je m’en fiche, je suis même plutôt contente de contribuer quelques euros aux auteurs que j’aime et qui partagent gratuitement leur talent. » Oui, c’était quelque chose dans ce genre là…

Il faut que j’y réfléchisse. Il doit bien y avoir une solution pour lire sans contraintes. Lire sans contrainte…

 

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Photo par Kevin Raybon.

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4 thoughts on Le dilemme de l’éditeur

  1. neticom says:

    Bonjour,
    Très bonne anticipation et très plaisante à lire. Si une chose est sure dans ce qu’il se passera très bientôt, c’est que l’expression “grimoire antique” deviendra vraiment une réalité en ce qui concerne les livres classiques en papier.

  2. bobi32 says:

    Pas de Pink Floyd sur Spotify.

    Derrière ces mots se cache tout l’indicible danger d’une solution privée et centralisée : au bon vouloir du seul éditeur ou de ses accords commerciaux, c’est la culture qui trinque, et une censure économique (!) qui se met en place.

    La problématique des standards en informatique s’avérera toujours hélas un frein conséquent lors de la confrontation avec les lois d’un marché concurrentiel − indispensable pourtant pour l’accès total à la culture écrite − en effet l’idée d’une liseuse unique qui accepte tous les standards en plus de proposer son catalogue en accord avec les éditeurs, c’est beau, mais illégal car anti-concurrentiel (et de fait dangereux, si on considère un jour qu’un paquet d’auteurs sous-lu pèsent lourd sur les serveurs de ReadR, il se passe quoi ? ).
    Le jour où, en réponse à ça, deux liseuses (ou plus) entrent en concurrence, l’une propose la bibliothèque Gallimard, l’autre Flammarion, c’est alors le lecteur qui trinque, adieu le standard, bonjour la réalité du marché.

    Revenons à la problématique des poids morts de livres peu lus, comment dans ces conditions assurer l’accession de tels bouquins au libre de droit ? L’arrêt d’une édition papier n’est pas un problème dans ces conditions, les livres déjà imprimés sont des copies pérennes, mais quid d’un format aussi volatile qu’un fichier informatique sur un matériel à l’obsolescence programmée ?

    Enfin bref, c’pas demain la veille que j’aurai une liseuse électronique :p

  3. Gage says:

    Je pense qu’il ne faut pas oublier un effet, dont je ne connais toutefois pas la force : le côté « respectable » de la publication par une maison d’édition professionnelle. C’est probablement irrationnel, mais le fait d’être publié par un éditeur, même petit, donne un côté « reconnu par le milieu » qui attirera probablement les lecteurs, et qu’il faudrait un paquet de recommandations pour passer outre.

    Ceci est basé sur le fait que le coût principal d’un livre, pour le lecteur, c’est le temps. Quand on passe une vingtaine d’heures sur un bouquin de 1000 pages (si on est un lecteur rapide), on a envie de savoir, avant même de le commencer, si le livre vaut le temps qu’on va lui consacrer. Et pour ça, on utilise les recommandations, et le côté “pro” des maisons d’édition.

    Aussi, dans ton système, il n’y a pas de protection contre les faux lecteurs, ceux qui seraient payés un euro par commentaire pour encenser un bouquin ou défoncer la concurrence, et laisseraient des quantités de commentaires destinés à attirer les lecteurs potentiels, ou à les décourager d’aller lire un autre bouquin le même mois (et donc, diviser le gain de l’auteur en autant de parts).

  4. Emmanuel says:

    Très bien écrit, comme d’hab’, et intéressant, comme d’hab’ aussi. Mais je ne serais pas si catégorique, je trouve que la comparaison musique/livre souffre d’un handicap majeur : l’édition est un art, là où presser un CD n’en est pas un (ni pour la pochette, qui à la limite peut être considérée comme un art pictural, mais sans particularité, ni l’enregistrement, qui est une technique). L’orthotypographie est un métier qui ne s’invente pas, taper un texte sur Word et cliquer sur « faire un PDF » ne fait pas un livre, même un livre numérique, qu’importe le contenu. À la limite quelqu’un maîtrisant Word (ou un autre WYSIWYG voire le latex) pourrait faire quelque chose de potable. Mais l’orthotypographie est aussi un art : saviez-vous qu’au XVIe siècle on a ajouté une muse pour elle ? Le plaisir de la lecture passe par une page (qu’elle soit papier ou non) non seulement bien écrite, non seulement correctement orthographiée ou typographiée, mais aussi joliment orthographiée ou typographiée. Un grand lecteur saît reconnaître les différentes sortes de mise en page, saît décoder les informations que ces choix distillent, et ça fait partie du plaisir de lire. De plus en plus les grandes maisons d’édition l’oublient, du moins dans leurs collections « grand public », mais des collections pour les grands lecteurs (l’exemple type est la collection de la Pléiade, éditée par une grande maison d’édition s’il en est une, Gallimard, mais avec des choix éditoriaux assumés) ou de plus petites maisons d’éditions font que cet art survit, et se porte même plutôt bien.

    Il y a aussi d’autres raisons, qui font qu’il faut différencier la musique et le livre. On se moque souvent des gens qui ont de grandes bibliothèques sans en avoir lu le dixième. Avez-vous déjà entendu des gens avoir une grande cédéthèque sans en avoir écouté le dixième ? L’objet livre n’est pas l’objet CD, ni même l’objet vinyle. Autre chose : pourquoi malgré la diffusion des liseuses le piratage de livre ne s’envole-t-il pas comme celui de la musique (et malgré le prix exhorbitant de l’offre légale) ?

    Le livre vit de grandes transformations, c’est vrai. C’est une crise à n’en pas douter, et qui a les mêmes causes peu ou prou que la crise qui frappe la musique. Mais la culture n’est pas uniforme, le résultat de la crise du livre ne sera pas le même que celui de la crise de la musique.