Le Parti Pirate, la démocratie du troisième millénaire ?

Suite à ses récents succès en Allemagne, où il pourrait devenir la troisième force politique nationale, le Parti Pirate fait beaucoup parler de lui.

Manifestation de Pirates en Allemagne

Mais comment considérer sérieusement un parti qui est né sur le désir de télécharger de la musique et qui, à première vue, n’est qu’un parti de défense des droits des internautes ?

En fait, réduire le parti Pirate au téléchargement reviendrait à considérer que les partis écologistes ne cherchent qu’à protéger les pandas d’Asie. Caricaturer le Parti Pirate en un groupuscule de geeks barbus est également mensonger: j’en connais deux qui se rasent.

Précisons tout d’abord que chaque citoyen est un internaute de fait. Que ce soit directement ou indirectement, toute personne est appelée à utiliser internet ou, tout au moins, à y avoir des données personnelles. Même votre arrière-grand-mère est probablement dans un album photo en ligne et, à ce titre, liée à internet. Dire que le parti Pirate est un défenseur du droit des internautes n’est donc pas faux mais il serait plus exact de dire: « défenseur du droit des citoyens ».

Enfin, contrairement à ce qu’on pourrait croire à première vue, le téléchargement de musique n’est pas le cœur du problème. Il s’agit uniquement d’un symptôme. Et ce symptôme est révélateur d’un problème beaucoup plus profond de la société actuelle : la confiscation du pouvoir des individus par des entités comme les grandes sociétés privées ou les organismes gouvernementaux.

Ce que la polémique du téléchargement a mis en lumière est que les gouvernements étaient prêts à bafouer des libertés et des droits fondamentaux des citoyens uniquement pour préserver certains intérêts privés. La démocratie glisse doucement vers la ploutocratie et les récentes crises bancaires ne sont finalement qu’une autre facette de la même question.

Triporteur pirate Ce profond problème de notre société s’illustre de différentes façons, que ce soit à travers les brevets ou la propension des gouvernements à donner l’argent public à des entreprises privées sous prétexte de « créer des emplois ». Les conséquences de la crise économique ont également mis en exergue la déconnexion totale entre le pouvoir et le peuple au service duquel ledit pouvoir devrait être.

En Belgique, on constate même une certaine confiscation de la démocratie au profit d’une caste politique peu renouvelée et opaque. Nos élus cultivent la tradition du secret, même lorsqu’il s’agit de négocier un gouvernement chargé de nous représenter. Fait paradoxal pour une démocratie, le peuple est de plus en plus écarté de ce qui a trait au pouvoir. Des manifestations, des pétitions, des mouvements de masse ou le lobbying intensif deviennent les seules armes pour se faire entendre, donnant voix à celui qui crie le plus fort ou finance les campagnes de lobbying les plus coûteuses.

Les principaux partis belges ont été de grands artisans de la démocratie et de la liberté. Leur apport a été fondamental au cours de notre histoire. Grâce à eux, je suis en mesure d’exprimer aujourd’hui mes idées, librement et sans crainte. Mais le monde change, de plus en plus vite. La technologie permettrait beaucoup d’améliorations positives, de simplifications, de transparence. Force est de constater que, jusqu’à présent, aucun parti n’a fait montre d’une réelle compréhension de cette évolution et semble s’accrocher à toute opportunité de pouvoir plutôt qu’à une réelle volonté de progrès.

Face à cela, le credo du Parti Pirate est simple: rendre le pouvoir aux citoyens, remettre le gouvernement au service des individus et non l’inverse. Par défaut, faire confiance aux citoyens et, sauf preuve du contraire, les considérer de bonne foi. Les initiatives comme Wikipedia ou OpenStreetMap ont apporté la preuve qu’il était souvent plus productif de corriger les erreurs de quelques moutons noirs que de mettre des barrières à tout le monde.

La roue des Pirates

De ce credo du pouvoir rendu au citoyen découlent huit grands principes fondamentaux, regroupés sous l’appellation « La roue des Pirates »[1].

1. Vie privée

Chaque individu a droit au respect de sa vie privée, de sa correspondance, de ses données, de sa position. Sans le droit à la vie privée, un gouvernement dispose d’un pouvoir disproportionné sur les individus.

2. Transparence

Le secteur public, les élus et le gouvernement sont payés par les citoyens. De ce fait, le citoyen devrait avoir accès de manière transparente et compréhensible à toutes les décisions, à tous les détails, à tous les documents. Le gouvernement est responsable devant les citoyens.

3. Ticks – ( Tools Ideas Culture Knowledge Sentiments)

Les outils, les idées, la culture, la connaissance et les sentiments doivent pouvoir être partagés et échangés sans restriction. Les citoyens doivent avoir le pouvoir de s’auto-éduquer, de s’informer.

4. Humanisme

Tous les êtres humains naissent égaux et disposent des mêmes droits. Le gouvernement ne peut catégoriser ou discriminer certains groupes d’êtres humains.

5. Diversité

La société est fondamentalement multi-culturelle dans tous ses aspects: technique ou éducationnel. Aucune culture n’est privilégiée. Se revendiquer d’une culture ou d’une autre est le propre de l’individu et ne donne lieu à aucun droit ou devoir supplémentaire.

6. Résistance

La société doit être conçue pour résister aux possibles abus ainsi qu’aux problèmes prévisibles. Cela implique une décentralisation, tant technique que politique, ainsi que la mise en place de solutions durables.

7. Économie dégroupée

Les individus sont responsables de la production de richesse et non les grandes sociétés. Les citoyens doivent donc avoir le pouvoir de travailler à leur convenance, de voir leur travail encouragé et valorisé, qu’il soit bénévole ou non.

8. Une législation de qualité

Les lois doivent être nécessaires, proportionnées et efficaces. Elles doivent répondre à un problème clairement identifié, elles doivent résoudre ce problème et ne doivent pas créer de problèmes plus importants. Cela implique une analyse non-idéologique et rationnelle.

Ces principes gouvernent la pensée pirate à travers le monde et cherchent à donner la base d’un cadre de réflexion qui soit avant tout pragmatique et efficace plutôt qu’idéologique.

Bien entendu, cette réflexion est fort théorique et beaucoup de réactions aimeraient voir des propositions concrètes sur l’emploi, la sécurité ou l’environnement.

Drapeau Pirate Plutôt que de promettre tout et n’importe quoi, le Parti Pirate se concentre donc sur certains problèmes clairement identifiés (la réforme du droit d’auteur, du système de brevet) et sur la mise en place de plate-forme de « démocratie liquide », afin de permettre à chaque citoyen d’être entendu, de proposer des idées et d’avoir une influence sur les sujets qui lui tiennent à cœur.

La roue des Pirates peut également donner naissance à beaucoup d’idées[2] mais il est du ressort des candidats d’exprimer leurs propositions concrètes et de laisser les électeurs décider.

Le populisme, le clientélisme et l’action à court terme sont les maux de nos démocraties modernes. Je suis intimement convaincu que la vision du Parti Pirate est la première étape vers la démocratie du troisième millénaire, une démocratie ou la liberté individuelle et l’efficacité pragmatique au service du citoyen supplanterait l’idéologie et l’électoralisme.

Voter Pirate, c’est donner du poids à un idéal de démocratie moderne. Et si vous militez dans un autre parti, n’hésitez pas à pirater ces idées. Les idées sont faites pour ça.

Images par PIRATEN, Piratenpartei Heilbronn, bookish in north park , Damien Clauzel

Notes

[1] Consultable en anglais sur le site de Rick Falkvinge

[2] N’étant ni un candidat ni un élu du Parti Pirate, j’ai choisi de ne pas exposer mes idées personnelles dans ce billet

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36 thoughts on Le Parti Pirate, la démocratie du troisième millénaire ?

  1. anod1 says:

    Excellent billet, source de réflexion et d’inspiration. (Je suis candidat aux législatives françaises pour le PP)

  2. pierro78 says:

    interessant ton schema “la roue des pirates” ( http://ploum.net/images/pirate_whee… ) – tu n’aurais pas un schéma plus lisible pour mes vieux yeux ?? Merci !!

  3. Ploum says:

    Pierro78 > Le tout vient de falkvinge.net qui est malheureusement très souvent offline ces temps-ci. J’ai récupéré cette image via le cache Google.

  4. jcfrog says:

    c’est magnifique :’)

  5. skaa says:

    Un article extrêmement intéressant. Comme toujours.

    Dommage qu’on ait pas ça en France. Au moins je saurai pour qui voter dimanche…

  6. eule says:

    Pas convaincu … moi je propose une critique concrète des médias français, sous l’angle du traitement médiatique de DSK et Hollande : c’est énorme !
    http://www.pierrecarles.org/
    (y’a le film en libre accès, et des extraits éloquents !)

  7. Gigi says:

    Sur le principe c’est bien enfin non c’est normal!
    Mais comme pour les écolos cela ne devrais pas être un parti.
    C’est juste une vision que tous les partis devraient suivre.
    Par exemple, aucun parti ne vas critiquer ouvertement la liberté d’expression, là cela devrait être pareille.
    La politique devrait juste nous permettre de faire un ajustement, pas de tout changer.
    Lors d’une élection on devrait choisir si on est gnome, kde, lxfe, …
    Pas si on est linux ou windows .
    Car le résultat final ne sera jamais accepté par presque 49% de la population.
    Il suffit de voir la dernière élection. :-)

    Le “parti pirate” devrait être le point de départ de la politique, le mode d’emploi à l’attention des politicards.

    Enfin je dis ça, moi je suis ermite !

  8. Siriane says:

    Très bon billet qui permet de mieux cerner le Parti Pirate et ses valeurs. Encore une chose qui devrait prendre davantage d’ampleur en France, et je voterai Pirate sans hésiter…

  9. dworkin says:

    merci, Ploum,

    Etant membre du Pirate Party Belge: On n’aurait pas mieux fait nous-meme.

    -f

  10. dnr says:

    Un régal à lire, peut-être même un article de référence.

  11. pierro78 says:

    @ploum : falkvinge.net est de retour, voici le pdf du schéma : http://falkvinge.net/wp-content/upl

  12. deadalnix says:

    J’aurais aimé un mot sur les questions écologistes. Je pense que ces partis ont pas mal de choses en commun avec le partit pirate, ce qui aurait justifier un passage sur les convergences et divergences des deux mouvements.

  13. Ploum says:

    @deadalnix : Pour la génération des pirates, l’écologie est une problématique qui va de soit.

    Le point 6. implique forcément de développer des solutions durables (ce qui inclus écologique).

    Par contre, le point 8. implique que l’écologie, comme le reste, ne doit pas être une idéologie aveugle mais pragmatique.

    Avec la lutte contre le nucléaire, par exemple, les écologistes sont tombés dans l’idéologie bête et méchante, voire parfois contre-productive.

  14. @Ploum. Le point 6 est à des années lumières d’être un programme écologique. Et non, pour cette génération, l’écologie ne va pas de soi. Y’a qu’à voir que le parti pirate n’a pas de programme écologique pour s’en convaincre.

    D’ailleurs parier sur le fait que tout le monde (7 milliards de personnes) aura un ordinateur comme programme démocratique du 3 ième millénaire, ça me semble (écologiquement) un pari franchement audacieux.

    Cela dit, une chose informatiques me déplaît souverainement dans ce parti pirate, c’est le vote par internet.

    Juste pour mettre en perspective la valeur ajoutée “démocratique” du vote par internet, d’après Amnesty International (en Belgique !!), une femme sur quatre est considérée comme femme battue.

    Et je ne parle même pas de l’impossibilité de sécuriser.

    Ah tien, et un autre truc qui m’embête est que je ne trouve plus le programme depuis qu’ils ont modifié leur site depuis la semaine passée.

  15. genius says:

    @Gilles :

    non, ce n’est pas du tout une exagération, ce sont tout simplement les résultats des sondages fait en Allemagne qui le disent

  16. anod1 says:

    @Laurent Claessens : Pour l’impossibilité de sécuriser, le parti pirate est contre le vote électronique. Par contre, en interne au parti, il y a des votes sur internet, mais alors ce n’est plus secret. (ce qui permet d’éviter la fraude. )

    la plupart des partis font des votes à main levé en interne, que ça soit fait sur internet ne change rien…

  17. Openmind says:

    “Tous les êtres humains naissent égaux et disposent des mêmes droits. Le gouvernement ne peut catégoriser ou discriminer certains groupes d’êtres humains.”

    J’aime beaucoup cette notion de non-discrimination, mais le parti pirate est-il prêt à la défendre jusqu’au bout?

    Être non-discriminant, notamment pour une entreprise publique, ça implique bien sûr des conséquences faciles à défendre:
    - Pas de discrimination raciale.
    - Religieuse.
    - Sexuelle.
    - et autres causes bien politiquement correctes :)

    Mais aussi:
    - Pas de discrimination entre les employés de différents services de l’état (donc la fin des régimes spéciaux de retraite, du nombre de jours de vacances variable selon le poste, bref, des “acquis sociaux” inégaux).
    - Pas de parité obligatoire.
    - Pas de places réservées à certains étudiants dans les grandes écoles (notamment les boursiers qui bénéficient d’un quota).
    - Et toute autre “discrimination positive” comme disait l’autre …

    Nettement plus difficile à défendre non?
    J’ai le sentiment, à lire ce programme, que toutes les conséquences n’ont pas été envisagées. Mais si vous êtes vraiment convaincus que l’état ne doit exercer AUCUNE ségrégation ou catégorisation, dans quelque sens que ce soit, alors j’aime bien votre vision libérale :)