La proclamation

– On peut venir assister ?
– Non !
Ma décision était ferme et sans appel. Je savais ce que représentait cette journée pour mes parents mais je voulais rester seul. Des années de privations, d’économies pour que leur fils unique ne manque de rien et puisse étudier dans les meilleures conditions. Je leur étais très reconnaissant, ce titre je leur devais et j’en étais conscient. Mais cette proclamation solennelle, je voulais la vivre seul, isolé. Je sentais le souffle familier du stress monter doucement, établir calmement ses quartiers dans mon estomac. Certes, ce n’était qu’une gêne, une simple sensation, mais je savais ce que cela signifiait pour les heures et les minutes à venir.

J’ai toujours eu horreur de ces proclamations où l’on guette son nom avec espoir. Et puis, au fur et à mesure, l’espoir diminue, on veut y croire mais on sait bien que l’on aurait dû être cité avant, bien avant. Si on a la chance d’être cité, on a peur d’avoir mal entendu, on se tourne pour chercher un regard rassurant auprès de son voisin : « Oui, c’est bien toi qu’on a cité, félicitations ! ». Tout simplement ignoble. J’en fais parfois des cauchemars la nuit.

Je pris une profonde inspiration, fermai les yeux quelques secondes et introduit la clé dans le démarreur de la voiture. Je tournai un coup, deux coups.
– Non, pas aujourd’hui, pas la batterie.
Je serrai les dents et ressortit en criant à mon père d’amener ses pinces et sa voiture. Comme si le stress actuel ne me suffisait pas.

Au bout d’un quart d’heure, le vrombissement du moteur se fit entendre et je partis en trombe. Du moins jusqu’au coin de la rue. Devant moi, sur la route à une bande, un tracteur avançait calmement en remorquant un convoi de foin.
– Nom d’une pipe, je les aurais tous eu !

Quand je pus enfin doubler l’engin, c’est avec inquiétude que je consultai ma montre. Il n’était plus question d’être à temps pour le début de la proclamation. Et si j’arrivais pendant le discours de clôture, comment savoir si j’avais déjà été cité ou pas ? Quel stress affreux ! Ce système de proclamer les nouveaux docteurs et de ne pas citer ceux ayant échoué est absolument éprouvant. Et ce foutu Numerus Clausus qui intervenait après 7 ans d’études. Ne pas être cité signifiait donc non seulement l’échec d’une année mais aussi l’interdiction de se représenter. Certes, on pouvait éventuellement tenter la passerelle vers la dentisterie ou la médecine vétérinaire, mais cela revenait malgré tout à mettre un paquet d’années à la poubelle. Système de merde. Études de merde. Tant pis, si j’échoue, je pars comme mercenaire en Angola. Marre.

Normalement, je devrais être proclamé. Il n’y a pas de raison. J’ai toujours été parmi les meilleurs, les plus assidus, les plus travailleurs. Mes parents méritent bien ça. Ils ne veulent pas le montrer ni se l’avouer, mais je sais qu’ils sont inquiets. Très inquiets. Mon père est sous calmants depuis le début de ma dernière session d’examens. Ils ont tout fait pour que leur fils soit proclamé docteur. Rien que pour ça, je me dois de réussir. Et puis, j’ai tout donné pour ces études. Sauf cette année, la plus importante. Ras-le-bol, la motivation n’était plus là. Les stages étaient bien plus passionnants que les examens théoriques. Plus moyen d’étudier, j’ai perdu la main. Pourvu que cela me coûte pas ce foutu diplôme…

Un coup d’oeil à ma montre : la proclamation va commencer. Je le sais, il n’ont jamais de retard pour ce genre de choses. Avec tous les préliminaires académiques, le discours que tout le monde est trop stressé pour écouter et un coup de pouce de l’ordre alphabétique, je serai juste à temps pour entendre les « z ». Enfin le « z », je suis le seul. Arthur Zanelli. Je crois que je n’aurais jamais été aussi heureux d’entendre mon nom en dernier !

Le président du jury monta solennellement sur l’estrade vêtu de sa toge académique.
Mesdames et Messieurs, avant de passer à la proclamation des résultats et des la remise des titres de Docteurs, je tiens à rappeler brièvement les devoirs d’un médecin et les défis auxquels vont être confrontés les nouveaux médecins dans la société actuelle…

Argh, le stress me noue la gorge, je tousse, je sens la bile remonter dans mon oesophage, je vais vomir. Mes mains moites glissent sur le volant. Je suis en conduite automatique sur cette route parcourue des milliers de fois en 7 ans. Je souffle, je souffle. Ma déglutition est difficile. Ce n’est qu’une proclamation après tout !

La voiture semble vibrer. Pourtant je n’ai pas pris le tournant trop vite, c’est bizarre. Je sens mes roues arrières perdre de l’adhérence. C’est étonnant, il n’a pas plu. Mais, mais.. l’arrière chasse, je risque le tête-à-queue ! Instinctivement, je contrebraque, comme je l’ai vu faire dans les films, l’arrière repart dans l’autre sens, la route descend, réaccélérer pour regagner de l’adhérence. La pente. La voiture est perpendiculaire à la pente. Il faut que j’évite le tête-à-queue. Si jamais j’ai un accident, je serai en retard à coup sûr !

Je vous remercie de votre attention. Maintenant, je vous prie de vous lever et de vous découvrir, nous allons passer à la proclamation.

J’ai contrebraqué trop tard, la voiture tourne, derrière moi, un camion arrive. Je suis à contresens, le chauffeur m’a vu, il freine, ma voiture tourne, je dois la diriger vers le bas-côté, je vais être en retard. Est-ce que je vais être proclamé ?

Au nom des pouvoirs qui me sont conférés, je déclare ouverte la session de proclamation des Docteurs en médecine de l’université. Messieurs Allebois Charles, Amaury Jean, Mademoiselle Bardon Émilie, …

Je donne un coup d’accélérateur pour tenter de mettre la voiture presque immobilisée à l’arrêt sur la seconde bande. Sinon, le camion n’aura pas la place pour s’arrêter. Il s’est écoulé près de 10 secondes depuis ma perte de contrôle, ma voiture a fait un tour et demi et pourtant j’ai l’impression d’avoir fait des dizaines de tours pendant des heures. Le camion freine, je vois la grimace du chauffeur, je suis extraordinairement calme. Un coup d’accélérateur et je suis sur la bande de gauche, j’évite le camion de justesse et je suis à l’heure pour la proclamation. Mais le second camion qui double le premier ne freine pas du tout lui. Il ne m’avait pas vu. Je vois tous les détails du radiateur. Là, c’est certain, je vais devoir aller au secrétariat pour savoir si j’ai été proclamé. Je suis en retard, le stress n’est pas près de finir. Le choc fait un bruit auquel je ne m’attendais pas. Un goût de sang et de métal envahit ma bouche. Je déglutis bizarrement. Ai-je hurlé ? Le choc continue. Soudain, je ne vois plus rien.

Mesdemoiselles Charlebois Céline, De Bossu Séverine, Monsieur De La Vallée Jérôme, Mademoiselle Dubois Charles

Je vois toujours le noir. Partout le noir. Une sirène hurle. Sans doute l’ambulance. Que vont dire mes parents si je ne suis pas proclamé ? J’essaie de parler mais où est ma bouche ? Je pense très fort : « Dîtes à mes parents que je vais d’abord au secrétariat et que je les appelle ensuite ». M’a-t-on entendu ? C’est bizarre, mais je ne sens plus trop le stress. En fait, je ne sens plus trop mon corps. Suis-je à l’envers ? Je ne sens plus le noeud de mon estomac. Je ne sens plus rien.

ainsi que Monsieur Arthur Zanelli sont élevés au titre de Docteur en médecine. Ceci clôture la session de proclamation des Docteurs en Médecine. Je vous remercie.
Un tonnerre d’applaudissement envahit la salle. Des visages souriants s’embrassaient, exultaient. D’autres regardaient le sol fixement, se frottant les mains nerveusement, l’oeil humide.

Je suis bien, merveilleusement bien là. Je devrais stresser mais ça fait tellement du bien. J’avais oublié ce que ça faisait de ne pas stresser. Il suffit de se laisser aller, doucement… Tout doucement…

DZZZ DZZZ DZZZ
Il a un GSM qui sonne dans sa poche, arrête-moi ça, c’est affreux !
Je vais le couper. C’est un sms qui dit simplement « Alors ? » et c’est signé « Maman ».
Il ne risque pas de répondre, il n’y a plus rien à faire. Pauvre femme, quand elle va apprendre…
L’ambulancier jeta un drap sur le corps ensanglanté et alla éteindre la sirène qui continuait son lancinant vacarme.

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Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.

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