1er janvier 2022, quelques minutes après minuit

Les feux d’artifice résonnent dans notre quartier. Après avoir embrassé mon épouse et lui avoir souhaité une bonne année 2022, je suis allé dans mon bureau pour mettre en pratique une résolution prise et préparée depuis presque deux mois. J’ai hésité une seconde. Voilà deux mois que l’idée a germé, que j’attends ce moment avec impatience, que je tourne et retourne les modalités pratiques dans ma tête. Pourtant, au moment fatidique, une partie de moi me fait croire que je n’en ai pas vraiment besoin. Que ça peut attendre. Être plus progressif.

Le sentiment d’être un addict me frappe de plein fouet. Jusque là, j’avais toujours cru que tout n’était qu’une question de choix. Que j’arrêtais quand je le voulais. Pourtant, même après deux mois de préparation enthousiaste, mon inconscient cherche à négocier jusqu’au dernier moment.

Pour ne pas lui laisser la moindre marge de manœuvre, j’agis sans regarder mon écran. Le cœur battant, j’arrache le câble RJ-45 relié à mon ordinateur et le sort de mon bureau.

2022 sera une année déconnectée. Une année loin du web.

C’est en prévision de ce moment que j’ai désactivé le wifi de mon portable et n’utilise plus que la connexion câblée depuis plusieurs mois. C’est en prévision de ce moment que j’ai configuré mon ordinateur et passé mes dernières semaines à coder.

Depuis mon premier site web il y a vingt-quatre ans, le web a fait de moi qui je suis. Je lui ai offert des dizaines de milliers d’heures de ma vie et il m’a donné en échange des idées, des rencontres, des carrières, des opportunités dont je n’aurais osé rêver. Pourtant, depuis plusieurs années, un sentiment diffus s’est installé. La balance s’est subtilement inversée. Le web me prend plus. Affecte mon humeur, ma santé, ma productivité. Il m’apporte moins. De moins en moins. Avec une qualité déclinante.

La qualité, les réflexions, elles sont pourtant à portée de main dans les rayonnages des bibliothèques qui constellent ma maison. Malheureusement, après quelques pages, mes yeux se tournent machinalement vers l’écran qui scintille, qui m’appelle.

Une idée germe. Je lance mon éditeur pour en rédiger les balbutiements. Mais derrière l’éditeur se tapit, sournois, un navigateur web toujours lancé, près à s’engouffrer dans la moindre hésitation, à interpréter le moindre frémissement des mes doigts sur le clavier comme une invitation à flâner en ligne. Confronté à une phrase difficile, je m’échappe, je clique machinalement de lien en lien, cherchant La Nouvelle Importante, l’Article Tellement Intéressant avant de constater que mon idée initiale s’est tarie.

Je m’arrache à cette lascive procrastination d’un suprême effort de volonté, je m’immerge dans ce que les anglophones appellent le « flow » avant d’être interrompu par une notification de mise à jour d’un logiciel que j’utilise. Le calendrier m’affiche le rappel de l’anniversaire d’une vague connaissance ou d’un événement que j’avais pourtant refusé. Ma boîte mail se met à clignoter. N’avais-je pourtant pas désactivé ces notifications ? Malgré le fait qu’il soit en silencieux, mon téléphone s’illumine dans mon champ de vision, car un énième message s’est empilé dans l’un de ces groupes Whatsapp ou Signal auxquels j’ai été, à un moment ou un autre, ajouté.

Ding Dong ! On sonne à la porte. Le livreur apporte un colis que je ne me souvenais même plus avoir commandé. Plutôt que de travailler à mes tâches importantes, une énième idée m’était venue, j’avais investigué le matériel nécessaire pour la mettre en place et j’avais même passé commande devant une offre alléchante. J’en avais profité pour commander la liste des livres que mon libraire ne peut pas obtenir en un temps décent. Malgré que la commande ait été faite tout d’un bloc et sans urgence, Amazon va me les faire parvenir au compte-goutte, chaque livre nécessitant un arrêt de la camionnette et une sonnerie de porte.

Les enfants rentrent de l’école. Je n’ai pas progressé dans les tâches que je m’étais fixées. Par contre, des millions de fragments d’idées ont germé dans la sérendipité du web, me remplissant de nouveaux objectifs, de nouveaux projets que je devrais accomplir si le web m’en laissait le temps. Ma liste de tâche n’a donc fait qu’augmenter, avec elle ma frustration.

En 2022, c’est décidé, je me déconnecte. J’envoie valser un quart de siècle de réflexes, de conditionnement. Je veux réapprendre à aimer mon ordinateur, ne plus le voir comme un ennemi, en avoir peur.

Mais est-ce réaliste ? Tant de choses se font sur le web désormais. Se déconnecter du web, s’est également se passer de tout un pan d’Internet aussi indispensable que l’électricité ou l’eau courante.

La connexion m’est, professionnellement et par passion, incontournable. Mais je peux la rendre minimale, contrôlée. Consciente. Efficace.

C’est à cela que je me prépare depuis deux mois. C’est cela que je m’apprête à mettre en production alors que les pétards se sont tus, mais pas encore les échos de la fête.

Une année 2022 déconnectée.

Une année que je vais documenter sous forme d’un livre publié sur ce blog dont vous êtes en train de lire le premier chapitre (et pour lequel je suis à la recherche d’un éditeur ou d’un agent littéraire, y compris pour une version anglophone).

Le point final étant mis à ce chapitre, mon premier réflexe est de me récompenser de mon effort en m’offrant quelques minutes de surf sur le web. Mes doigts cherchent, mais mon esprit conscient réalise l’impossibilité d’assouvir ce désir. Mon navigateur affiche une erreur de connexion.

Nous sommes en 2022. Ça y’est ! Je suis déconnecté.

Recevez les billets par mail ou par RSS. Max 2 billets par semaine, rien d’autre. Adresse email jamais partagée et définitivement effacée lors du désabonnement. Dernier livre paru : Printeurs, thriller cyberpunk. Pour soutenir l’auteur, lisez, offrez et partagez des livres.

Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.

Series Navigation3 janvier 2022, qu’est-ce qu’une déconnexion ? >>