La vie est trop courte

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Les pessimistes disent que la vie est une épreuve. Les optimistes, au contraire, soutiennent que tous les bonheurs valent bien quelques petits problèmes de temps en temps. Moi je maintiens que la vie est simplement deux fois trop courte.

Déjà vingt-huit ans ! Le temps passe et il me reste tant à vivre, tant à apprécier. Tant de tant mais si peu de temps. Regarder un paysage et souhaiter que cette seconde dure l’éternité. Ou souhaiter que l’éternité ne dure que cette seconde, je ne sais pas. J’aime la vie. J’aime sentir le vent souffler sur mon visage. Voir son sourire envahir la pièce au rythme des remugles enivrants de son parfum capiteux. Fermer les yeux, respirer. Me blotinner en pensées dans ses grands bras confortables. Le monde est beau et je l’aime.

Un rayon de soleil vient frapper ma fenêtre crasseuse et berce les chants d’oiseaux qui me parviennent de l’arbre, l’unique arbre que je puisse voir depuis ma chambre. Je me sens joyeux, chaque bouffée d’oxygène est comme une gorgée du plus pétillant des champagnes. Lorsque je me laisse un peu aller, lorsque les noirs cafards viennent tisser leur cocon dans les méandres de mon désespoir, une gorgée d’eau me rappelle immédiatement les délices de l’existence. J’aime l’existence. J’ai épousé la vie et nous voilà unis jusqu’à la mort. Logique non ?

J’aime regarder les étoiles briller dans le ciel le soir, j’aime le bruit des chutes d’eau perdues au fond des forêts équatoriales. J’aime le crépitement du feu de bois comme j’aime entendre les premiers accords de Smoke On The Water sur une vieille radio dans un bar perdu au bout du monde, enfin juste un peu avant, au fond sur la gauche.

Quelques fourmis disputent une miette de pain aux mésanges charbonnières. J’aime les mésanges. Elles sont belles. J’aime regarder les fourmis aussi, c’est passionnant. Un brin d’herbe, c’est l’univers. On peut passer sa vie à le contempler, à l’étudier avant de se rendre compte qu’il y a une deuxième face. Encore mieux ! Encore plus de choses. C’est génial la vie, non ?

Oui, j’aime la vie.

– Bonjour Alex. Je viens t’apporter ton repas. Comment te sens-tu aujourd’hui ?

Ça c’est Betty. Elle est très gentille et plutôt bien roulée. Si vous voyez ce que je veux dire. Je lui réponds comme toujours depuis six ans par un borborygme que j’espère expressif.

– Beeeeeeeeeeeeeeee…..

Je l’entends venir derrière moi. Elle fait pivoter le fauteuil sur lui-même. La fenêtre disparaît de mon champs de vision mais j’y gagne. Betty dans sa blouse de travail, croyez moi, c’est autre chose que les mésanges.

– Oh Alex, tu baves, fait-elle d’un air contrit.
– Beeeeeeeeeeeeee…….

Oui, je bave. Tu pourrais aussi me redresser la tête Betty chérie ? Elle a glissé ce matin et je ne vois plus que la moitié de la fenêtre.

– Attends, je vais t’essuyer ça avant de te donner à manger.

Elle sort son mouchoir et se penche pour essuyer le coin pendant de ma mâchoire. Pendant qu’elle s’occupe de moi, mon regard plonge dans une seconde d’éternité absolue, l’archétype même de la félicité béate : l’illustre décolleté de Betty.

– Beeeeeeeeeeeeeeeee…..

La vie est belle. J’aime la vie.

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Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.