Chapitre 7 : l’hystérie médiatique

8 mars 2022

Il y a quelques jours, mon épouse est rentrée de la pharmacie interloquée : la cliente avant elle venait d’acheter des pastilles d’iode pour se protéger des retombées nucléaires. La pharmacienne affirma que c’était la quatrième aujourd’hui. Ma première pensée fut un incident dans une centrale. Au même moment, ma mère m’envoya un SMS pour savoir si nos passeports étaient en ordre, au cas où il faudrait fuir le pays.

Je commençai à subodorer une nouvelle hystérie médiatique, celle sur le COVID commençant à s’affadir. Sur le réseau Gemini, un gemlog que je suis répondait à un autre geminaute qui avait annoncé bloquer les requêtes provenant de Russie, ce qui me semblait particulièrement puéril. Écoutant les conversations et jetant un œil aux vitrines des marchands de journaux, je compris le sujet d’inquiétude en question. Poutine avait envahi l’Ukraine.

Mes connaissances en géopolitique sont essentiellement nulles. Cependant, je sais que des combats opposent les Russes et les Ukrainiens depuis 2014. Que l’escalade de ce conflit n’est pas réellement étonnante, voire était attendue. Que s’il est dramatique pour les populations concernées et pour leurs voisins directs (je pense aux Polonais, par exemple), ce conflit ne m’implique pas directement. Et surtout, que me gaver d’images ne peut absolument pas améliorer la situation.

Sans avoir besoin de me connecter, je devine que des images dramatiques doivent tourner en boucle. Certaines sont réelles et importantes. Certaines sont réelles, mais tout à fait anecdotiques. Certaines sont fausses ou issues d’autres événements, antérieurs parfois de plusieurs années. Certaines sont de la propagande pure et simple. Il n’y a qu’une certitude : il est impossible de faire la différence au milieu de ce que les analystes appellent « the fog of war », l’incertitude de la guerre.

Oui, Poutine dispose de l’arme nucléaire. Le conflit peut potentiellement dégénérer. Cela a toujours été le cas. Certains spécialistes, comme Vinay Gupta, annoncent depuis des années que le risque lié à une guerre nucléaire est statistiquement plus important que le risque lié au réchauffement climatique. C’est un fait dont je suis bien conscient, mais sur lequel je ne peux agir.

La seule question vraiment importante est : la probabilité de survie en cas de conflit mondial est-elle améliorée par la consommation de l’actualité ? Ma réponse, très personnelle, est négative. Je dirai même au contraire que se déconnecter de l’actualité permet d’avoir des raisonnements beaucoup plus rationnels et, dans mon cas, me permet de mieux percevoir les sentiments de la foule sans en être atteint moi-même. Je peux bien entendu me tromper, mais c’est un pari que je fais.

S’il est vraiment nécessaire ou intéressant de comprendre ce qui se passe, l’univers me le fera savoir. Il faut croire que les personnes que je suis par RSS ou sur Gemini sont très pertinentes, car je n’ai vu que très peu de choses sur la guerre en Ukraine. Parmi celles-ci, un simple lien, une analyse très pertinente qui vaut, je le pense, des centaines d’heures d’images tournant en boucle.

=> https://acoup.blog/2022/02/25/miscellanea-understanding-the-war-in-ukraine/

Il faut avouer que j’ai été très tôt baigné dans l’actualité.

J’ai grandi entre un père journaliste qui rapportait plusieurs quotidiens et hebdomadaires chaque soir à la maison et une mère institutrice qui a toujours insisté sur l’importance de se créer un réseau social, de l’entretenir, de créer des opportunités pour les autres et saisir celles qui se présentaient.

Tous les soirs, je lisais l’intégralité de cet incroyable échantillonnage de la presse écrite afin « d’être au courant ».

En 1996, mon professeur au lycée souhaitant voir si nous suivions l’actualité nous annonça qu’une décision politique importante avait été prise la veille. Savions-nous ce qui s’était passé ? Je levai le doigt et expliquai que la Belgique venait de décider d’abolir définitivement la peine de mort. Le professeur éclata de rire en me disant que ce n’était pas vrai, que la peine de mort n’existait plus en Belgique. Il faisait, lui, référence à une vague décision politique qui fit sans doute la une des journaux télévisés ce jour-là avant d’être oubliée la semaine suivante. L’abolition de la peine de mort, qui n’avait eu droit qu’à un vague article en page 5 du quotidien que je lisais, n’intéressait personne et sera effectivement ratifiée le 10 juillet, dans l’indifférence générale. Pourtant, l’événement me semblait clairement plus important qu’une décision politique que je savais déjà pareille à des milliers d’autres prises chaque année. J’avais 15 ans et je venais de comprendre que même les professeurs, adultes et intellectuels, ne cherchaient pas à percevoir l’importance historique d’un événement, mais se laissaient manipuler entièrement par le journal télévisé. Si le présentateur annonçait que c’était important, personne ne se posait de questions. Le lendemain, je posai l’article annonçant la future abolition de la peine de mort sur le bureau du professeur. Il me rétorqua que ce n’était pas important, la peine de mort n’étant de toute façon plus appliquée en Belgique. Le journal télévisé avait remplacé la messe dominicale. Le système scolaire a fort logiquement remplacé les obligations liturgiques par des « formations à l’actualité et la citoyenneté ». Sous le prétexte de se tenir au courant, la société tente d’uniformiser « ce qui est important » de ce qui ne l’est pas, de poser des jalons communs dans l’inconscient collectif.

Le 11 septembre 2001, mon téléphone sonna alors que je surfais sur le web depuis ma chambre d’étudiant. Un ami d’enfance m’ordonnait d’allumer la télévision. J’ai toujours eu horreur de la télévision, mais elle était presque en permanence allumée dans notre appartement, car indispensable à certains de mes colocataires. Pour une fois, elle était éteinte. Je répondis donc à mon ami de me raconter. Il me dit qu’un avion s’était écrasé sur le Pentagone, à Washington. Je rigolai. Un avion de tourisme s’était probablement écrasé dans une zone de « sécurité » et ça devait faire tout un foin. Pas besoin d’allumer la télévision pour cela. Mon ami insista, me disant que c’était sur toutes chaines.

Je dis d’accord en rigolant et raccrochai. Par honnêteté, je me rendis dans le salon et allumai la télévision. Je compris très vite qu’il se passait quelque chose de plus grave qu’un simple incident. Je me souviens d’avoir rappelé mon ami pour lui dire que ce n’était finalement pas un truc amusant puis d’avoir passé les heures suivantes devant cette télévision, à tenter de comprendre. Je me rendais sporadiquement dans ma chambre pour trouver des informations sur le web, mais les réseaux sociaux n’existaient pas. Les sites d’actualités étaient à la traine. Il n’y avait que peu d’information à glaner. Personne ne savait rien.

Les jours qui suivirent furent passés dans un état mental proche de l’hébètement à regarder en boucle les mêmes images de l’attentat qui devait changer la face du monde de manière profonde et insidieuse. Je tentai de me reprendre, me morigénant pour mon apathie physique, tentant de me convaincre que je ne pouvais pas agir sur ces événements et que je n’avais rien à gagner à regarder les mêmes images en boucle. Mais j’étais obnubilé et je fus aspiré dans cette hystérie médiatique, cette hallucination partagée dans laquelle nous nous débattons encore.

J’appris cependant de cette expérience, observant que le phénomène se reproduisait à chaque événement médiatique intense, de plus en plus fréquemment. L’arrivée des réseaux sociaux ne fit qu’aggraver le stress, la fatigue et les séquelles d’événements qui ne m’avaient pourtant pas touché autrement que par images interposées. Contrairement à la télévision, les réseaux sociaux étaient impossibles à éteindre. Lors d’attentats, ils se paraient même de publicités pour les sites d’actualités traitant du sujet. Comme ils étaient devenus notre principale source d’échange ou de recherche d’information, il devenait impossible d’avoir des relations humaines en ligne ou d’utiliser le web sans être bombardé des dernières nouvelles. Certaines actualités étaient devenues impossibles à ignorer. Ce n’était d’ailleurs pas spécialement les plus graves ou les plus importantes. C’étaient celles que les réseaux sociaux avaient décidé de considérer comme telles. J’ai beau mettre mon téléphone en mode avion, les notifications sur ceux de mon entourage interrompent désormais nos conversations pour nous prévenir, pour nous faire lâcher tout.

Alors que je me dirigeais vers le bureau d’un ami journaliste dans un espace de co-working, une après-midi de 2015, je le trouvai en état de choc, lisant compulsivement Twitter et bredouillant des paroles incompréhensibles à propos du magazine Charlie Hebdo. Ne voulant pas céder à la panique médiatique, je pris la résolution de sauvegarder tous les articles sur le sujet et de ne pas les lire avant une semaine.

Cette expérience me fit prendre conscience de l’inanité des articles rédigés à chaud. Personne ne sait rien. Tout le monde répète et amplifie les mêmes rumeurs. Les images sont hypnotiques et empêchent de penser.

La crise COVID me fit rechuter complètement. Outrepassant complètement les sites d’informations générales, dont l’inanité n’a d’égal que la pitoyable quête de sensationalisme, je passai des semaines sur des sites beaucoup plus spécialisés, lisant chaque nouveau papier scientifique sur le sujet. J’en ressortis épuisé et sans réelle valeur ajoutée. Même les spécialistes ont besoin de temps pour comprendre, tester, analyser. Penser. Il est impossible d’obtenir rapidement la connaissance qui, par essence, ne se construit que dans la durée.

Toutes ces expériences me convainquirent que l’immense majorité des informations ne nous est absolument pas utile et que l’univers nous fait parvenir, d’une manière ou d’une autre, ce que nous devons absolument savoir. La crise du COVID m’a d’ailleurs plusieurs fois illustré à quel point il est implicitement évident que chacun passe sa vie à regarder les informations. Faut-il mettre un masque ou non ? Faut-il avoir un certificat de vaccin ou non ? Les règles changeaient en permanence sans qu’une source établie soit nécessairement évidente à trouver. Il est considéré comme acquis que le citoyen est scotché aux annonces du gouvernement.

Dans son livre « TV Lobotomie », le neuroscientifique Michel Demurget explique que face à un écran, notre métabolisme consomme encore moins qu’au repos. Nous sommes littéralement dans une forme de catalepsie, dans une transe. Que ce soit le coup de sifflet final du match de football ou le générique de fin du film, nous sommes forcés, parfois douloureusement, de reprendre contact avec notre corps, avec la réalité physique. Mais, sur Internet ou dans les jeux vidéos, il n’y a pas de générique de fin. Nous sommes happés à en perdre le sommeil, à en oublier de manger. Des décès, heureusement rares et anecdotiques, de joueurs ayant passés plusieurs jours devant leur écran ont même été signalés en Corée.

L’écran a un effet hypnotique physique. Il capte notre attention. Faites l’expérience et entrez dans une pièce que vous ne connaissez pas comme un bar ou le salon d’un ami chez qui vous n’avez jamais été. Ne restez qu’une seconde et sortez immédiatement.

Si une connaissance est dans la pièce, il est possible que vous l’ayez reconnue. Il est également possible que vous ne l’ayez pas vue. Si un élément particulier décore la pièce, il est possible que vous l’ayez remarqué. Mais il est également probable que vous n’ayez pas fait attention.

Par contre, si un écran est allumé dans la pièce, vous l’avez vu. Vous ne pouvez pas l’avoir manqué. Vous pouvez même probablement dire ce qu’affichait cet écran. Voir citer le nom de l’émission, du présentateur télé ou du politicien qui s’exprimait. Il est impossible d’ignorer un écran. L’écran capte notre attention de manière autoritaire, indiscutable. Ne pas regarder un écran demande plus d’effort mental que de ne pas le voir.

Beaucoup de familles laissent un écran de télévision allumé en permanence. Une partie de leur cerveau traite, en permanence, l’image des écrans. À la longue, certains ont construit une tolérance qui rend ce processus inconscient, mais il est toujours là.

N’ayant jamais eu la télévision, je n’ai pas construit cette tolérance. Je suis donc particulièrement sensible aux écrans. Il m’est souvent rétorqué que ceux qui sont devenus tolérants ne voient plus l’écran, que c’est comme si l’écran n’était pas là.

Pourtant, ces mêmes personnes n’hésitent pas à interrompre une conversation que nous avons pour me dire « Oh, regarde ce qui se passe dans la télé », preuve que leur cerveau traite en permanence l’information.

Un manager dans une grande multinationale me confiait, alors que nous étions en voyage d’affaires, qu’allumer la télé était la première chose qu’il faisait en se réveillant dans sa chambre d’hôtel. Il a évoqué « le besoin d’avoir une présence ». Je pense aujourd’hui qu’il s’agit d’une addiction. Une partie de nos neurones a, pendant toute notre enfance, été éduquée a recevoir en permanence l’information d’un écran afin de pouvoir avertir le cerveau conscient si jamais quelque chose d’intéressant s’y passait. Au réveil, cette partie du cerveau est clairement en manque. Elle a besoin de sa dose de stimuli.
Lorsque mon fils de cinq ans est exceptionnellement autorisé à regarder un dessin animé sur l’ordinateur de mon épouse, il est immobile, figé. Mais lorsqu’il faut couper l’écran, il se met souvent dans une colère noire, violente, rappelant les crises de sevrage d’un drogué.

Le cerveau est encore aujourd’hui un domaine particulièrement mystérieux. Nous avons cependant appris énormément de son fonctionnement au cours des dernières décennies. Nous savons par exemple que plus un ensemble de neurones est activé en même temps, plus va s’épaissir la gaine de myéline entourant ces neurones, améliorant leur efficacité. C’est la base de l’apprentissage : plus nous accomplissons une action, meilleurs nous sommes pour l’accomplir, au point de devenir experts. Les neurones se développent exactement comme les muscles d’un sportif à l’entrainement.

Dans son livre Deep Work, Cal Newport suggère que, pour devenir un expert, il est donc important de se concentrer sur une et une seule tâche. Si nous passons d’une tâche à l’autre rapidement voire, pire, si nous prétendons faire du multitâche, l’effet sur les neurones sera trop diffus voire inexistant.

Les sportifs le savent bien : pour se muscler, il est important de travailler un système musculaire à la fois, avec des exercices relativement longs et réguliers. Soulever un poids puis faire une flexion de jambe avant de courir 100 m n’améliorera ni votre condition physique ni votre musculature.

Or, quelle est la compétence pour laquelle nous sommes désormais capables de nous concentrer pendant des heures ? Quelles sont les connexions neuronales que nous renforçons de manière quasi permanente à raison de plusieurs heures par jour ?

Regarder un écran. Cliquer. Faire défiler des images. Cliquer sur un titre provocateur sans même être capable d’arriver au bout du contenu, mais en étant persuadé d’avoir tout compris. Nous indigner. Réagir. Commenter. Critiquer. Nous sommes devenus des experts, nous développons les neurones qui nous rendent les meilleures machines à cliquer possibles.

Mais n’apprenons-nous pas en consommant tout ce contenu ? Ne sommes-nous pas en interaction avec une somme de connaissance humaine ? Ne développons-nous pas nos relations sociales ?

Dans son livre « Proust and the Squid », la neuroscientifique et spécialiste de la lecture Maryanne Wolf explique que lire un long livre dans lequel on s’immerge permet au cerveau de développer des capacités similaires à celles observées si l’aventure avait été réellement vécue par l’humain. Le cerveau oublie littéralement qu’il ne fait que lire et se construit comme s’il vivait des expériences. Si c’est incroyable, cela demande bien entendu une profondeur, une immersion intense et relativement longue comme on peut en trouver dans un roman. La concentration et la durée sont indispensables à ce processus.

L’écran, malheureusement, a exactement l’effet inverse. Michel Desmurget relate les expériences menées avec un professeur interagissant avec des enfants, soit dans la même pièce, soit par écran interposé. Alors que les interactions sont exactement identiques, le fait d’avoir un écran rend l’apprentissage virtuellement nul. L’enseignement à distance tant vanté durant la pandémie aura peut-être des conséquences à long terme sur notre société bien pire que la maladie elle-même.

Au contraire du livre, qui immerge le cerveau dans une réalité virtuelle, mais effective, l’écran isole et n’offre qu’une apparence. Il transmet et submerge le cerveau d’émotions, le transforme en récepteur passif. Au lieu de créer des compétences, des qualités adaptables, l’écran génère des réflexes instinctifs primaires tout en générant une fatigue, un épuisement intellectuel.

Daniel Kahneman, dans son livre séminal « Thinking Fast and Slow » a popularisé le concept des deux systèmes de pensées. Le système 1, intuitif, serait extrêmement rapide, mais soumis à de nombreuses erreurs. Il ne maitrise en effet pas les statistiques, les résultats contre-intuitifs ou nouveaux. Il se base sur les prérequis et l’expérience pour agir le plus rapidement possible. Le système 2, au contraire, est lent et cherche lui a agir le plus justement possible en analysant, en modélisant. Les deux systèmes sont incroyablement complémentaires, mais peuvent souvent entrer en conflit. Dans des situations d’urgence, le système 1 doit évidemment avoir la priorité. Pas besoin de comprendre l’origine de l’incendie sous nos yeux, l’important est de courir vers la sortie. Par contre, lorsqu’il n’y a pas d’urgence immédiate, prendre le temps de réfléchir est souvent une meilleure solution.

De par leur conception, les livres s’adressent au système deux. Que ce soient des essais scientifiques ou des romans des sciences-fictions, ils développent notre capacité d’analyse, nous confrontent à des situations inédites et nous explicitent les différentes possibilités. Les romans policiers, par exemple,nous enseignent en permanence que la vérité est plus subtile et complexe que ce que notre intuition nous fait croire. Le talent d’une Agatha Christie ou d’un Conan Doyle résidant justement à guider notre intuition pour nous révéler, à la dernière page, ses erreurs. L’erreur n’est souvent pas seulement un indice camouflé, mais bien une conception du monde. Dans « Le cheval pâle », Agatha Christie nous offre un roman qui semble fantastique, différent des policiers traditionnels. La surprise provient que tout ce qui parait surnaturel, qui ne semble avoir des explications qu’à travers le surnaturel se révèle, finalement, parfaitement rationnel et relativement simple. Avec un simple roman, Agatha Christie nous enseigne donc que notre système 1 a une tendance incroyablement forte à vouloir se fier aux apparences, quitte à réfuter les lois de la physique de notre univers. Il est plus facile de réfuter la somme de toute la connaissance scientifique humaine que d’admettre une erreur de sa propre intuition.

Contrairement aux livres, les écrans s’adressent immédiatement au système 1 et le renforcent. À travers une série incessante de stimuli, ils désactivent notre système 2, l’enterrent et nous font agir par réflexe.

Au plus nous cliquons, au plus nous renforçons le circuit neurologique nous encourageant à cliquer. À chaque clic, nous détruisons graduellement notre originalité, notre créativité, notre esprit critique et notre libre arbitre. Nous nous laissons emporter dans de torrents émotionnels qui sont d’autant plus forts lorsqu’ils sont partagés et socialement validés.

Il y a quelques jours, un chauffeur de taxi qui nous ramenait de la gare nous expliqua à quel point il était fier que ses enfants regardent le journal télévisé et soient si bien informés de tout ce qui se passait en Ukraine, connaissant les noms des ministres et d’autres détails. Il ajouta qu’on ne le croirait peut-être pas, mais qu’il transportait parfois des gens de 40 ans qui en savaient moins sur le sujet que ses enfants. Mon épouse étouffa un sourire en regardant son quarantenaire de mari médiaphobe.

J’ai alors pensé que si Vladimir Poutine a envahi l’Ukraine, cela ne change rien à ma vie. Cela ne change rien à ce que je peux faire. À ce que je dois faire. Bref, je m’en fous.

Poutine a envahi l’Ukraine et, soudainement, plus personne ne se préoccupe de savoir si nous avons tous un masque et trois doses de vaccin. Du jour au lendemain, Poutine semble avoir éradiqué le COVID. Il fallait un ennemi commun pour réconcilier antivaccins et provaccins : Poutine s’est sacrifié.

J’ai gardé mes réflexions pour moi. Mon épouse m’a fait un clin d’œil et le chauffeur a très vite embrayé sur les résultats désastreux de l’équipe de football locale.

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Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.

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