Chapitre 9 : l’échec

La digue s’est rompue. Sous la pression des flots furieux, je me suis reconnecté, j’ai été inondé.

La cause initiale a été l’organisation de plusieurs voyages. De nos jours, organiser un voyage consiste à passer des heures en ligne à faire des recherches, trouver des opportunités, comparer les offres, les disponibilités puis à réserver, attendre les emails, confirmer les réservations. Au moment de la confirmation finale d’un vol, j’ai par exemple eu la désagréable surprise de découvrir que les bagages n’étaient pas autorisés. Mais bien sur le même vol le lendemain. Il m’a fallu décaler tout le planning, revenir aux réservations des hébergements, etc.

Lorsqu’on passe sa journée en ligne, papillonnant entre les sites web, répondant à un mail de temps en temps, ce genre d’exercice s’inscrit naturellement dans la journée. Mais quand, comme moi, on chronomètre le temps passé en ligne, l’énergie consacrée à organiser un voyage est effrayante. Outre le temps passé à explorer les possibilités, à chercher activement et remplir les formulaires, il y a également le temps d’attente pour les confirmations, les dizaines de mails à déchiffrer dont la plupart ne sont que des arguties administratives ou, déjà, des publicités desquelles il faut se désabonner.

Le tout évidemment devant être synchronisé avec les autres participants desdits voyages.

Entre deux créations de comptes et deux mails de confirmations, attendant la réponse urgente d’un des participants, mon cerveau n’a pas la capacité de se concentrer. Il attend. Et tant qu’à attendre, il y’a justement des dizaines, des centaines, des milliers de petites tranches informationnelles divertissantes. Les résultats d’une course cycliste. Les élections en France. Des sujets passionnants. Voire inquiétant pour le dernier. Mais un sujet inquiétant n’en est que plus passionnant. J’observe avec un intérêt morbide la montée de l’extrême droite comme on regarde un film d’horreur : impuissant et sans pouvoir me détacher de l’écran.

Dans mon cas, le fait de voyager a été la cause de ma reconnexion. Mais cela aurait pu être autre chose. Comme les problèmes que j’ai eus avec mon ex-banque, qui force désormais l’utilisation d’une application Android revendant mes données privées afin de fermer les agences et virer le personnel.

Le point commun entre les banques et les voyagistes ? La disparition du service client. La disparition d’un métier essentiel qui consistait à écouter le client pour ensuite tenter de transformer ses desiderata en actes administratifs. Désormais, le client est seul face à la machine administrative. Il doit remplir les formulaires, tout connaitre, tout comprendre tout seul. Se morigéner pour la moindre erreur, car personne ne vérifiera à sa place.

Mais, si le service n’existe plus, la fiction du service existe toujours. Les départements marketing bombardent d’emails, de courriers papier et d’appels téléphoniques intempestifs. Pour vour faire signer ou acheter un énième produit dont vous ne pourrez plus vous défaire. L’agression est permanente. Le pouvoir politique est incapable d’agir pour plusieurs raisons.

La première est qu’il ne veut pas agir, les politiciens étant les premiers à vouloir envahir les gens sous leurs publicités. Les administrations publiques, peuplées de spécialistes du privé dont on a vanté les mérites organisationnels, se retrouvent… à faire de la publicité. C’est absurde et inexorable. Pourquoi les chemins de fer mettent-ils tant d’effort à promouvoir, à travers des publicités risibles, des systèmes compliqués d’abonnements incompréhensibles ? Ce budget ne pourrait-il pas être utilisé à mieux payer les cheminots ?

Le second point est lui plus profond. Les pouvoirs publics se targuent de vouloir faire la différence entre le « bon » marketing et les arnaques malhonnêtes. Le problème est que la différence est purement arbitraire. Les deux cherchent à exploiter une faiblesse quelconque pour soutirer de l’argent.

Pourquoi, par exemple, faut-il explicitement mettre un autocollant sur sa boîte aux lettres pour éviter de la voir se remplir de publicités sous blister ? L’inverse serait plus logique : n’autoriser la publicité que lorsqu’elle est explicitement demandée.

Pourquoi le RGPD est-il tellement décrié alors qu’il tente de mettre de l’ordre dans la manière dont sont utilisées les données privées ? Parce qu’il a été, à dessein, rendu incroyablement complexe. Il suffirait de mettre dans la loi que toute donnée personnelle ne peut-être utilisée qu’avec un accord explicite valable un an. Que cet accord n’est pas transférable. Cela impliquerait que toute revente de données forcerait l’acheteur à demander l’accord aux personnes concernées. Et à renouveler cet accord tous les ans. Simple, efficace.

À la base, le rôle du pouvoir public est de protéger les citoyens, de faire respecter cette frontière en perpétuel mouvement entre la liberté de l’individu et le respect de l’autre. Mais lorsque le pouvoir public prétend devenir rentable et agir comme un acteur économique plutôt que politique, son action devient ubuesque.

Comme lorsque l’état engage les grands moyens pour empêcher la contrefaçon de cigarettes. En tentant d’arguer que les cigarettes contrefaites sont… dangereuses pour la santé. Oubliant que les cigarettes « légales » sont responsables de plus de morts que le COVID (dont le tiers ne fume pas), d’une destruction grave de l’environnement et de l’émission de plus de 1% du CO2 annuellement produit.

Plusieurs fois par semaine, mon téléphone sonne pour tenter de m’extorquer de l’argent selon une technique quelconque. Je suis pourtant dans une liste rouge. À chaque appel imprévu, je porte plainte sur le site du gouvernement ainsi que, lorsque c’est possible, auprès de la société appelant. Cela m’a valu un échange avec un enquêteur travaillant chez le plus gros opérateur téléphonique belge. Grâce à lui, j’ai compris comment la loi rendait difficile de lutter contre ce type d’arnaque sous prétexte de défendre le télémarketing « légal ».

On en revient toujours au même problème : l’optimisation de l’économie implique de maximiser les échanges économiques, quels qu’ils soient. De maximiser le marketing, aussi intrusif, aussi absurde, aussi dommageable soit-il. D’exploiter les faiblesses humaines pour soutirer un maximum d’argent, pour générer un maximum de consommation et donc de pollution.

La pollution de l’environnement, la pollution de l’air, la pollution mentale permanente ne sont que les facettes d’une seule et même cause : la maximisation politique des échanges économiques. Jusqu’à en crever.

Nous achetons des bouteilles en plastique remplies de sucres morbides à consommer en attendant le énième message qui fera sonner notre smartphone. Un message qui, la plupart du temps, nous poussera à consommer ou justifiera l’argent que nous recevons mensuellement pour continuer à consommer. Sans message, nous serons réduits à rafraichir compulsivement l’écran, espérant une nouvelle info, quelque chose de croustillant. N’importe quoi. La mort d’un animateur télévision de notre enfance, par exemple, histoire de se taper plusieurs heures de vidéos postées sur YouTube.

Le fait que j’aie en partie replongé me démontre à quel point la connexion est une drogue. Une addiction savamment entretenue, un danger permanent pour les addicts comme je le suis.

Chaque connexion est jouissive. C’est une bouffée de plaisir bien méritée, un repos intellectuel. Je peux compulsivement consommer, cliquer sans penser. Le simple fait d’utiliser la souris, de multiples onglets ouverts sur des images ou des vidéos permet de ralentir l’esprit tout en donnant une fausse sensation de contrôle, de puissance.

La problématique touche d’ailleurs depuis longtemps le monde professionnel. Comme le raconte Cal Newport dans son livre « A world without email », la plupart des métiers se résument désormais à répondre à ses emails, ses coups de téléphone, le tout en participant à des réunions. L’échange est permanent et a été largement aggravé par l’apparition des messageries professionnelles comme Slack.

Le monde professionnel n’a plus le loisir de penser. Les décisions sont prises sans recul et acceptées sur base du simple charisme d’un manager. Ce n’est pas un hasard. Penser est dangereux. Penser remets en question. Penser fait de vous un paria.

Les élections en France m’ont donné envie de politique, de débat. Alors j’ai lu « Son Excellence Eugène Rougon », de Zola. En version papier. Je me suis remis à penser. J’ai retrouvé la motivation de reprendre le combat. Un combat contre mon addiction. Un combat contre toute la société qui m’entoure. Un combat contre moi-même.

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Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.

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