De l’importance de comprendre ce qu’est un logiciel

Complètement inexistante il y a à peine soixante ans, l’industrie informatique est aujourd’hui devenue la plus importante du monde. Le monde est contrôlé par l’informatique. Comprendre l’informatique est devenu l’une des seules manières de préserver notre individualité et de lutter contre les intérêts d’une minorité.

Vous n’êtes pas convaincu de l’importance de l’informatique ?

En termes de capitalisation boursière, l’entreprise la plus importante du monde à l’heure où j’écris ces lignes est Apple. La seconde est Microsoft. Si l’on trouve un groupe pétrolier en troisième place, Alphabet (ex-Google) vient en quatrième et Amazon en cinquième place. En sixième place on trouve Tesla, qui produit essentiellement des ordinateurs avec des roues et, en septième place, Meta (ex-Facebook). La place de Facebook est particulièrement emblématique, car la société ne fournit rien d’autre que des sites internet sur lesquels le temps de cerveau des utilisateurs est revendu à des agences publicitaires. Exploiter cette disponibilité de cerveau également le principal revenu d’Alphabet.

Je pense que l’on n’insiste pas assez sur ce que ce classement boursier nous apprend : aujourd’hui, les plus grands acteurs de l’économie mondiale ont pour objectif premier de vendre le libre arbitre et la disponibilité des cerveaux de l’humanité. Le pétrole du vingt-et-unième siècle n’est pas « le big-data », mais le contrôle de l’esprit humain. Alphabet et Facebook ne vendent ni matériel, ni logiciels, mais bien un accès direct à cet esprit humain dans sa vie privée. Microsoft, de son côté, tente de vendre l’esprit humain dans un contexte professionnel. Bien qu’ayant également des intérêts publicitaires, une grande partie de son business est de prendre le contrôle sur les travailleurs pour ensuite le « sous-louer » aux employeurs, trop heureux de contrôler leurs employés comme jamais.

Tesla veut contrôler les déplacements des humains. C’est d’ailleurs une constante chez Elon Musk avec ses projets d’Hyperloop, de creusage de tunnels voire de conquête spatiale. Amazon cherche à contrôler toutes vos interactions marchandes en contrôlant les commerçants, que ce soit dans les magasins physiques ou en ligne (grâce à une hégémonie sur l’hébergement des sites web à travers Amazon S3).

Apple cherche, de son côté, à obtenir un contrôle total sur chaque humain qui entre dans son giron. Regardez autour de vous le nombre de personnes affublées d’Airpods, ces petits écouteurs blancs. Lorsque vous vous adressez à l’une de ces personnes, vous ne parlez pas à la personne. Vous parlez à Apple qui décide ensuite ce qu’elle va transmettre de votre voix à son client. Le client a donc payé pour perdre le contrôle de ce qu’il entend. Le client a payé pour laisser à Apple le choix de ce qu’elle va pouvoir faire avec son téléphone et son ordinateur. Si les autres sociétés tentent chacune de contrôler le libre arbitre dans un contexte particulier, Apple, de son côté, mise sur le contrôle total d’une partie de l’humanité. Il est très simple de s’équiper en matériel Apple. Il est extrêmement difficile de s’en défaire. Si vous êtes un client Apple, faites l’expérience mentale d’imaginer vivre sans aucun produit Apple du jour au lendemain, sans aucune application réservée à l’univers Apple. Dans cette liste, Apple et Tesla sont les seules à fournir un bien tangible. Ce bien tangible n’étant lui-même qu’un support à leurs logiciels. Si ce n’était pas le cas, Apple serait comparable à Dell ou Samsung et Tesla n’aurait jamais dépassé General Motors en ayant vendu qu’une fraction des véhicules de ce dernier.

Nous pouvons donc observer qu’une partie importante de l’humanité est sous le contrôle de logiciels appartenant à une poignée de sociétés américaines dont les dirigeants se connaissent d’ailleurs intimement. Les amitiés, les contacts entre proches, les agendas partagés, les heures de nos rendez-vous ? Contrôlés par leurs logiciels. Les informations que vous recevez, privées ou publiques ?Contrôlées par leurs logiciels. Votre position ? Les photos que vous êtes encouragés à prendre à tout bout de champ ? Les produits que vous achetez ? Contrôlés par leurs logiciels ! Le moindre paiement effectué ? Hors paiements en espèce, tout est contrôlé par leurs logiciels. C’est encore pire si vous utilisez votre téléphone pour payer sans contact. Ou Paypal, la plateforme créée par… Elon Musk. Les données des transactions Mastercard sont entièrement revendues à Google. Visa, de son côté, est justement huitième dans notre classement des sociétés les plus importantes.

Les déplacements ? Soit dans des véhicules contrôlés par les mêmes logiciels ou via des transports requérants des apps contrôlées… par les mêmes logiciels. Même les transports publics vous poussent à installer des apps Apple ou Google, renforçant leur contrôle sur tous les aspects de nos vies. Heureusement qu’il nous reste le vélo.

Votre vision du monde et la plupart de vos actions sont aujourd’hui contrôlées par quelques logiciels. Au point que le simple fait de ne pas avoir un smartphone Google ou Apple est inconcevable, y compris par les pouvoirs publics, votre banquier ou, parfois, votre employeur ! Il est d’ailleurs presque impossible d’acheter un smartphone sur lequel Google n’est pas préinstallé. Faites l’expérience : entrez dans un magasin vendant des smartphones et dites que vous ne voulez pas payer pour Apple ou Google. Voyez la tête du vendeur… Les magasins de type Fnac arborent fièrement des kilomètres de rectangles noirs absolument indistinguables les uns des autres. Google paye d’ailleurs à Apple plus d’un milliard de dollars par an pour être le moteur de recherche par défaut des iPhones. Même les affiches artisanales des militants locaux ne proposent plus que des QR codes, envoyant le plus souvent vers des pages Facebook ou des pétitions en ligne hébergées par un des monopoles suscités.

Vous pouvez trouver cet état de fait confortable, voire même pratique. Pour moi, cet état de fait est à la fois triste et dangereux. C’est cet engourdissement monopolistique qui nous paralyse et nous empêche de résoudre des problématiques urgentes comme le réchauffement climatique et la destruction des écosystèmes. Tout simplement, car ceux qui contrôlent nos esprits n’ont pas d’intérêts directs à résoudre le problème. Ils gagnent leur pouvoir en nous faisant consommer, nous faisant acheter et polluer. Leur business est la publicité, autrement dit nous convaincre de consommer plus que ce que nous aurions fait naturellement. Observez que, lorsque la crise est pour eux une opportunité, les solutions sont immédiates. Contre le COVID, nous avons accepté sans broncher de nous enfermer pendant des semaines (ce qui a permis la généralisation de la téléconférence et des plateformes de télétravail fournies, en majorité, par Google et Microsoft) et de voir notre simple liberté de déplacement complètement bafouée avec les pass sanitaires entérinant l’ubiquité… des smartphones et des myriades d’applications dédiées. Nous nous sommes moins déplacés (au grand plaisir de Facebook qui a servi d’intermédiaire dans nos relations sociales) et les smartphones sont devenus quasi-obligatoires pour présenter son QR code à tout bout de champ.

Nous avons accepté, sans la moindre tentative de rébellion, de nous faire enfermer et de nous faire ficher par QR code. En termes de comparaison, rappelons que la simple évocation de l’augmentation du prix de l’essence a entrainé l’apparition du mouvement des gilets jaunes. Mouvement qui s’est construit sur Facebook et a donc augmenté l’utilisation de cette plateforme.

Pour regagner son libre arbitre, je ne vois qu’une façon de faire : comprendre comment ces plateformes agissent. Comprendre ce qu’est un logiciel, comment il est apparu et comment les logiciels se sont historiquement divisés en deux catégories : les logiciels propriétaires, qui tentent de contrôler leurs utilisateurs, et les logiciels libres, qui tentent d’offrir de la liberté à leurs utilisateurs.

Le pouvoir et la puissance des logiciels nous imposent de les comprendre, de les penser. Sans cela, ils penseront à notre place. C’est d’ailleurs déjà ce qui est en train de se produire. Les yeux rivés sur notre écran, les oreilles bouchées par des écouteurs, nous réagissons instinctivement à ce qui s’affiche sans avoir la moindre idée de ce qui s’est réellement passé.

Les logiciels ne sont pas « magiques », ils ne sont pas « sexys » ni « hypercomplexes ». Ce ne sont pas des « nouvelles technologies ». Tous ces mots ne sont que du marketing et l’équivalent sémantique du « lave plus blanc que blanc de nos lessives ». Ce ne sont que des mots infligés par des entreprises au pouvoir démesuré dont le cœur est le marketing, le mensonge.

En réalité, les logiciels sont une technologie humaine, compréhensible. Une série de choix arbitraires qui ont été faits pour des raisons historiques, des séries de progrès comme des retours en arrière. Les logiciels ne sont que des outils manipulés par des humains. Des humains qui, parfois, tentent de nous faire oublier leur responsabilité, de la camoufler derrière du marketing et des icônes aux couleurs scintillantes.

Les logiciels ont une histoire. J’ai envie de vous la raconter…

(à suivre)

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Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.

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