Freiner moins bien pour entretenir l’illusion de la sécurité ?

Freiner moins bien pour entretenir l’illusion de la sécurité ?

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Si vous ne vous intéressez pas du tout au cyclisme, vous n’êtes peut-être pas au courant d’un débat qui fait rage actuellement au sein du peloton professionnel : doit-on autoriser les freins à disque sur les vélos de compétition ?

Peut-être que le cyclisme ne vous intéresse pas mais cette anecdote est intéressante à plus d’un titre car elle illustre très bien l’incapacité que nous avons à évaluer rationnellement un danger et l’importance que les médias émotionnels peuvent avoir sur des processus de décision politique.

Au final, elle nous démontre que nous ne recherchons pas la sécurité mais seulement une illusion de celle-ci.

Les freins à disque, kézako ?

Le but d’un frein est de ralentir voire de stopper un véhicule. La plupart du temps, cela se fait en transformant l’énergie cinétique en chaleur.

Sur la plupart des vélos jusqu’il y a quelques années, un frein consistait en deux patins qui venaient pincer la jante. En frottant sur les patins, la jante ralentit tout en chauffant.

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Un frein sur jante, par Bart Heird.

Sont ensuite apparus les freins à disque : le principe est exactement le même mais au lieu d’appliquer le patin sur la jante, on va l’appliquer sur un disque spécialement conçu pour cela fixé au centre de la roue.

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Un frein à disque, par Jamis Bicycle Canada.

 

Les avantages sont multiples :

  • Contrairement à la jante, le disque est très fin et n’est pas soumis à de constantes torsions mécaniques. Il est donc possible d’appliquer une pression précise. Sur une jante très légèrement voilée, le freinage est assez aléatoire. Le frein peut frotter sans être activé ou ne pas bien s’activer quand on freine. Pas de problème avec le disque.
  • Le disque reste généralement beaucoup plus propre que la jante (qui passe dans la boue et la poussière), ce qui permet un meilleur freinage par tous les temps.
  • Le disque est conçu uniquement pour le freinage. Il est donc possible de choisir le matériau le plus adapté. La jante, elle doit obéir à des contraintes mécaniques de solidité et de légèreté. La qualité de freinage est accessoire.
  • Le disque est conçu pour évacuer la chaleur générée. La jante pas. En cas de trop long freinage, la jante peut chauffer tellement que le pneu se décolle. (Ce qui est arrivé en 2006 à Beloki, forçant Amstrong à faire une désormais célèbre sortie de route).

Le résultat est qu’un frein à disque fournit un freinage cohérent et constant quelle que soient les conditions météo, la vitesse et le revêtement. Un cycliste équipé de freins à disque dispose d’un contrôle sans commune mesure avec les freins sur jantes.

Le frein à disque en compétition

Les freins à disque ont donc conquis tous les domaines du cyclisme, en commençant par le VTT et le cyclocross. Tous ? Non, pas le cyclisme sur route.

Les raisons ? Tout d’abord, les freins à disque sont plus lourds et moins aérodynamiques, données particulièrement importantes dans cette discipline. Mais les professionnels ont aussi peur qu’un disque puisse causer de vilaines blessures en cas de chutes en peloton où les cyclistes s’empilent les uns sur les autres.

L’union internationale de cyclisme avait néanmoins décidé de les autoriser à titre provisoire afin de tester graduellement en 2015 puis 2016.

Tout semblait bien se passer jusqu’à ce que le cycliste Fran Ventoso se coupe au cours d’une chute sur la célèbre course Paris-Roubaix. Sa blessure est impressionnante et aurait, selon lui, été causée par un disque de frein. Le plus grand conditionnel est de rigueur car le coureur lui-même n’a pas vu qu’il s’agissait d’un disque et qu’aucun coureur équipé de freins à disque n’est tombé ou n’a rapporté avoir été touché dans ce secteur.

Néanmoins, les photos de la blessure ont fait le tour du web et les témoignages comparant les disque à des lames de rasoir ou des trancheuses de boucherie ont rapidement fait le buzz.

La preuve est-elle donc faite que les freins à disque sont dangereux et qu’il faut les bannir ?

Analyser le danger

Comme toujours, l’être humain est prompt à se saisir des anecdotes qui lui conviennent afin de se convaincre. Mais si on analyse rationnellement le problème, on voit émerger une réalité toute différente.

Un vélo est, par nature, composé d’éléments pouvant être particulièrement dangereux : une chaîne, des roues dentées, des rayons de métal très fins sur des roues tournant à haute vitesse. Aucun de ces éléments n’a jamais été considéré comme un problème, ils font partie du cyclisme. Une vidéo sur Facebook semble démontrer que le frein à disque n’est pas particulièrement coupant . Tout au plus peut-on noter les risques de brûlures si on le touche juste après un très long freinage.

Durant la période de tests 2015-2016, le cyclisme de route professionnel a donc connu un et un seul accident impliquant (potentiellement) un frein à disque.

Au cours de la même période, les courses ont connu un nombre importants d’accidents majeurs impliquant des motos ou des voitures faisant partie de l’organisation de la course. Le plus cocasse est certainement celui de Greg Van Avermaet, alors en tête de course et qui sera propulsé dans le fossé par une moto de télévision. Le second de la course, Adam Yates, dépassera Van Avermaet sans le voir et passera la ligne d’arrivée persuadé d’être arrivé deuxième. Mais l’accident le plus dramatique reste la mort du coureur Antoine Demoitié, heurté à la tête par une moto de l’organisation après avoir fait une chute sans gravité.

Une course cycliste, de nos jours, est en effet une débauche de véhicules motorisés tentant de se frayer un passage entre les vélos. Avec des conséquences graves : il ne se passe plus un tour de France sans qu’au moins un coureur soit mis à terre par un véhicule.

Si la sécurité physique des coureurs était réellement un souci, l’utilisation de véhicules lors des courses cyclistes serait sévèrement revue. C’est d’ailleurs ce que demandent beaucoup de coureurs mais sans écho auprès de la fédération ni des médias. Après tout, les motos de la télévision sont la seule motivation des sponsors qui payent les salaires des coureurs…

Les enjeux du débats

Aujourd’hui, une seule blessure statistiquement anecdotique va potentiellement repousser de plusieurs années l’apparition des freins à disque au sein du peloton professionnel pour la simple raison que les photos sont impressionnantes.

Pourtant, il est évident que pour un cycliste isolé, les freins à disque améliorent grandement la sécurité. Ils sont également utilisés avec succès depuis des années au plus haut niveau en VTT et en cyclocross. Le cyclisme sur route est-il une exception ? Les gains évidents de sécurité d’un meilleur freinage ne compensent-ils pas le risque de se couper ?

N’ayant pas l’expérience de la course, je ne peux absolument pas juger.

Tout au plus puis-je remarquer que les coureurs cyclistes ont, pendant des années, lutté contre le port obligatoire du casque, pourtant élément de sécurité aujourd’hui indiscutable. L’opposition a été telle qu’il a été nécessaire d’établir une période de transition durant laquelle les cyclistes pouvaient se débarrasser de leur casque en arrivant sur la dernière montée d’une course.

Ne devrait-on pas également considérer l’exemple qu’ils donnent à une époque où la promotion du cyclisme face à la voiture devient un enjeu sociétal ?

Suite au buzz des photos particulièrement impressionnantes de la blessure de Ventoso, j’ai entendu des particuliers refusant d’acheter un vélo de balade avec freins à disque voire croyant que ceux-ci allaient désormais être interdits sur tous les vélos. Les organisateurs des courses amateurs amicales parlent aussi d’interdir les disques. Interdir une technologie qui pourrait potentiellement éviter des accidents ! Interdire des amateurs, utilisant majoritairement leur vélo dans le traffic quotidien, d’avoir des freins à disque s’ils veulent participer à des « sportives » mi-balades, mi compétition amicales.

La résistance au changement

Vu sous cet angle, les implications et les enjeux de cette histoire sont bien plus importants qu’une vilaine coupure. Mais cela illustre à quel point l’être humain est en permanence en train de lutter contre le changement, quelle que soit la forme qu’il puisse prendre.

Dans la narration des médias sociaux, la proposition suivante paraît logique : « Un cycliste professionnel dans une course très particulière se coupe et pense que sa blessure est due à des freins. Tous les vélos du monde devraient donc désormais utiliser des freins moins efficaces. »

Notre perception du danger est complètement tronquée par les médias (dans ce cas-ci une photo de blessure), par la narration (l’usage d’analogies avec des lames de rasoirs) et complètement irrationnelle (les motos et les voitures étant familières, elles n’apparaissent pas comme dangereuses, l’accident est un cas unique,etc).

Sous de fallacieux prétextes de risques supposés, nous refusons généralement de voir en face les risques que nous courons déjà pour la simple raison que nous voulons nous complaire dans notre confortable immobilisme suranné. Nous exagérons les risques apportés par toute nouveauté. Et nous refusons les innovations qui pourraient nous apporter une réelle sécurité.

Finalement, l’être humain ne cherche absolument pas la sécurité. Il cherche l’illusion de celle-ci. Du coup, nos politiciens ne nous donnent-ils pas exactement ce que nous cherchons ?

Le fait que les vélos freineront désormais moins bien à cause d’une photo sanguinolente sur les réseaux sociaux n’est-elle pas une merveilleuse analogie, un extraordinaire résumé de toute la politique sécuritaire que nous mettons en place ces dernières décennies ?

 

Photo par photographer.

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