La sculptrice et le regret du créateur.

La sculptrice et le regret du créateur.

À la mémoire de Gilberte De Windt, décédée en février 2021

Fin février 2020, je décidai, sur un coup de tête, d’appeler un numéro trouvé dans l’annuaire. Celui de la sculptrice Gilberte De Windt.

Mon épouse et moi l’avions rencontrée lors de ses expositions. Nous étions tombés amoureux de ses statues comme de sa personnalité. Cette vieille dame au corps frêle, mais à l’esprit incroyablement agile nous avait charmés par la finesse de son art. Nous avions sympathisé et beaucoup discuté.

Au téléphone, de but en blanc, je lui annonçai que nous souhaitions acquérir une de ses œuvres. Avec une incroyable gentillesse, elle nous invita à venir visiter son atelier.

Nous passâmes une après-midi passionnante en compagnie de son mari, Guy Berbé, artiste peintre de renom. Alors que mon épouse discutait peinture avec Guy, dans son incroyable atelier, je parlais inspiration, méditation et création avec Gilberte. Par le plus grand des hasards, nous étions tous deux en train de lire le même livre de Steven Laureys, « La méditation, c’est bon pour le cerveau ». Curieux, je tentais de m’inspirer des techniques de Gilberte pour apprendre à sculpter les mots comme elle la matière.

L’entente entre nos deux couples fut immédiate et nous convînmes de nous revoir régulièrement. Mon épouse et moi hésitions entre deux sculptures et, pour tout avouer, le budget nous faisait un peu frémir. Il s’agissait d’un pur coup de cœur irrationnel, une hérésie économique.

Deux semaines plus tard, le confinement commençait. Les enfants furent rapidement déscolarisés et nos priorités furent bouleversées.

Cependant, cette rencontre m’obsédait. J’en rêvais. Je me demandais comment allaient Gilberte et Guy. Je me rendais compte que les visiter n’était plus imaginable en ces temps de confinement. J’en souffrais, car nous avions fait la promesse de revenir. Je prenais également conscience que si l’esprit de Gilberte était brillant, son corps n’était pas immortel. Un pressentiment me hantait.

C’est avec stupeur que je découvris, presque un an jour pour jour après notre après-midi partagé, un message m’annonçant son décès. Un an que, comme beaucoup, je n’ai pas vu passer. Qui s’est envolé, emportant Gilberte avec lui. Je regarde avec tendresse la photo où elle pose près de la statue préférée de notre fils. J’ai une pensée pour Guy, son mari. Je n’ose pas l’avouer, mais je suis triste. Qui suis-je pour prétendre à la tristesse, moi qui ne les ai rencontrés que quelques fois ?

Si ce décès est naturel, dans l’ordre des choses, je ne peux m’empêcher de penser à cette dame qui, comme elle le racontait elle-même, a mené plusieurs vies fort différentes. Elle ne se mit à la sculpture qu’après sa retraite de l’enseignement ! À travers ses statues, elle transmettra pour toujours un mouvement, une finesse, une énergie aux générations à venir.

Égoïstement, je maudis cette pandémie pour avoir empêché que je passe plus de temps avec Gilberte, que je la connaisse mieux. Je suis heureux de cette après-midi lumineuse dans sa maison, son atelier. C’est un souvenir impérissable. J’aurais tant aimé la rencontrer plus tôt.

J’ai le regret de ne pas avoir pu lui acheter une statue. Secrètement, je rêvais de trouver chez moi un écrin merveilleux, d’inviter Gilberte pour lui montrer, pour lui rendre la pareille et lui faire découvrir mon atelier d’écriture orné de son œuvre. Pour lui expliquer qu’elle m’avait enseigné qu’un manuscrit est comme une de ses sculptures en terre. Un matériau de base qui doit ensuite passer par tout un processus, qu’elle nous a décrit en détail, avant de devenir la statue en bronze qu’est le livre final.

Mon atelier d’écriture n’existe pas encore et je n’ai pas de statue de Gilberte. Je n’ai plus que son souvenir.

Au fond, j’ai la chance rare de l’avoir rencontrée et de garder avec moi le souffle d’inspiration qu’elle m’a donné. Lorsque j’ai l’impression de devenir trop vieux pour être créatif, lorsque je réalise que les jeunes artistes talentueux du moment sont plus jeunes que moi, je repense souvent à son expérience, à l’admiration que j’ai éprouvée lorsqu’elle m’a confié l’importance pour elle de continuer à apprendre chaque jour, lorsque j’ai compris l’énergie qu’elle mettait dans une création.

C’est peut-être pour ça que je souhaitais tant avoir une statue de Gilberte à proximité de ma machine à écrire. Parce que ses personnages longilignes caractéristiques me rappellent les regards que nous avons échangés dans son atelier, parce qu’ils m’ancrent dans le désir de création matérielle qu’elle avait sublimé et qui m’échappe trop souvent. Parce qu’en une seule après-midi chez elle, elle a eu une influence notable sur ma vision de la création.

Merci, Gilberte, et bonne chance pour les prochaines de tes nombreuses vies, celles qui apparaissent chaque fois qu’un regard se pose sur l’une de tes nombreuses œuvres.

Salut l’artiste !

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Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.

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