Préface à « La déception informatique »
par Ploum le 2026-02-16
Ce texte est la préface que j’ai écrite pour le livre « La déception informatique » d’Alain Lefebvre ». Le livre n’est malheureusement disponible en version papier que sur… gasp… Amazon ! Mais les versions epub et pdf sont librement téléchargeables !
- La déception informatique ! (www.alain-lefebvre.com)
- La déception informatique-V1.0.epub (drive.google.com)
- La déception informatique-V1.0.pdf (drive.google.com)
- La déception informatique, format Kindle (www.amazon.fr)
- La déception informatique, version papier (www.amazon.fr)
Depuis quelques années, lorsque je dois acheter un équipement électroménager ou même une voiture, j’insiste auprès du vendeur pour avoir une solution qui fonctionne sans connexion permanente et ne nécessite pas d’app sur smartphone.
La réaction est toujours la même : « Ah ? Vous avez du mal avec la technologie ? »
Oui, j’ai du mal. Et pourtant j’ai publié mon premier livre sur l’informatique en 2005. Et pourtant, j’enseigne depuis 10 ans dans le département informatique de l’École Polytechnique de Louvain.
Alain et moi sommes des professionnels de l’informatique qui avons, chacun dans notre genre, bâti une carrière dans l’informatique et la technologie. Nous pouvons même nous enorgueillir d’une certaine reconnaissance parmi les spécialistes du domaine. Nous baignons dedans depuis des décennies. Bref, Alain et moi sommes des "geeks", de celles et ceux qui perçoivent un ordinateur comme une extension d’eux-mêmes.
Alors, je me contente le plus souvent de répondre au vendeur : « Quand on sait comment est fabriqué le fast-food, on arrête d’en manger… » La discussion s’arrête là.
Mais au fond, le vendeur a raison : Alain et moi avons du mal avec la technologie moderne. Pas parce que nous ne la comprenons pas. Au contraire, parce que nous la comprenons trop bien. Nous savons ce qu’elle a été, ce qu’elle aurait pu être. Et nous pleurons sur ce qu’elle est aujourd’hui.
En toute transparence, je me suis souvent demandé si ma réaction n’était pas une simple conséquence de l’âge. Un très traditionnel syndrome du « C’était mieux avant » par lequel semble passer chaque génération. Il y a certainement un peu de ça.
Mais pas que…
Alain pourrait être mon père. Il est de 21 ans mon aîné et a construit l’essentiel de sa carrière alors que je tentais de faire fonctionner des lignes de BASIC sur mon premier 386. Alors que je concevais mes premiers sites web, Alain introduisait sa société en bourse en pleine implosion de la bulle Internet.
Nous sommes de générations différentes, nous avons un vécu informatique sans aucun rapport. Et pourtant, nous arrivons à des réflexions similaires.
Réflexions qui semblent partagées par des lecteurs de mon blog de toutes cultures et de tout âge (certains étant adolescents). Réflexions auxquelles se joignent aussi parfois certains de mes étudiants.
Nous avions cru que l’ubiquité des ordinateurs nous permettrait de faire ce que nous voulions, de programmer ceux-ci pour obéir aux moindres de nos désirs.
Mais, dans nos poches, se trouvent désormais des ordinateurs qu’il est interdit ou très compliqué de modifier. La programmation est désormais balisée et réservée à ce que trois ou quatre multinationales américaines veulent bien nous laisser faire.
Nous pensions que l’informatisation de la société nous libérerait de la paperasserie administrative qui deviendrait rationnelle et automatisable.
Au lieu de ça, nous sommes en permanence en train de lutter pour remplir des formulaires qui n’acceptent pas nos réponses, nous devons régulièrement faire la mise à jour de tous nos appareils électroniques et nous devons nous battre contre des procédures informatiques dont nous savons, de par notre expérience, qu’elles ont été explicitement construites pour nous décourager.
Nous croyions que la possibilité pour tout un chacun de s’exprimer et d’échanger sur un réseau mondial allait ouvrir une nouvelle ère de coopération et de partage de connaissances et de culture.
À la place, nous avons créé l’infrastructure parfaite où les beuglements de fascistes sont entourés des publicités les plus éhontées.
Techniquement, nous étions conscients que se servir d’un ordinateur nécessitait un apprentissage. Nous étions certains que cet apprentissage serait de moins en moins difficile.
Mais, bien que les couleurs soient devenues plus vivantes, les photos plus précises, les interfaces se sont complexifiées à outrance, forçant l’immensité des utilisateurs à rester dans les deux ou trois fonctions connues et balisées. Ce qui était à la portée d’un amateur il y a 20 ans nécessite aujourd’hui une armée de professionnels.
Au nom d’intérêts financiers, le partage de culture a très vite été criminalisé alors que les injures et les discours de haine, eux, étaient amplifiés pour servir de support aux messages publicitaires omniprésents.
Nous avions cet espoir que la démocratisation de l’informatique transformerait graduellement chaque personne en citoyen intéressé, curieux, éveillé.
Au lieu de cela, nous observons des masses faire la file pour dépenser un mois de salaire afin d’acquérir un petit écran brillant conçu explicitement pour être addictif et abrutir, n’encourageant qu’à une chose : consommer toujours plus.
« Avec l’informatique, tout le monde aura accès au savoir et à l’éducation » criions-nous !
Aujourd’hui, la plupart des écoles ont un cursus informatique qui se réduit à surtout arrêter de penser et, à la place, produire des transparents dans Microsoft PowerPoint.
Quand on a eu de tels rêves, lorsqu’on sait que ces rêves sont à la fois technologiquement possible mais, surtout, que nous les avons touchés du doigt, il y a de quoi être déçu.
Ce n’est pas que l’informatique n’ait pas exaucé nos rêves ! Non, c’est pire : elle a produit exactement le contraire. Elle semble avoir amplifié les problèmes que nous souhaitions résoudre tout en créant des nouveaux, comme l’espionnage permanent auquel nous sommes désormais soumis. Les atrocités technologiques que j’exagérais dans « Printeurs », mon roman cyberpunk dystopique, semblent aujourd’hui banales voire en deça de la réalité.
Déçus, nous le sommes, Alain et moi. Et le titre de son livre le résume admirablement : la déception informatique.
Un livre qui est peut‑être aussi une forme de mea culpa. Nous avons contribué à faire naître ce monstre de Frankeinstein qu’est l’informatique moderne. Il est plus que temps de tirer la sonnette d’alarme, de réveiller celles et ceux d’entre nous qui se voilent encore la face…
14 février 2026
À propos de l’auteur :
Je suis Ploum et je viens de publier Bikepunk, une fable écolo-cycliste entièrement tapée sur une machine à écrire mécanique. Pour me soutenir, achetez mes livres (si possible chez votre libraire) !
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