L’onanisme des utilisateurs de chatbots
par Ploum le 2026-08-17
Quand bien même les chatbots ne seraient pas les produits de gigantesques entreprises centralisées qui cherchent à nous exploiter en pourrissant nos cerveaux et Internet tout en étant une catastrophe écologique et sociale, je ne les utiliserais pas.
Quand bien même l’outil serait éthique à tous les points de vue, je le détesterais !
Le guitariste et le joueur de Guitar Hero
John Scalzi explique enfin pourquoi je n’aime pas ça. Parce que ç’est littéralement une perte de temps, un jeu vidéo qui ne sert à rien.
Il prend l’analogie de Guitar Hero : oui, c’est fun. Mais, fondamentalement, c’est inutile. Vous n’apprenez rien ! En demandant à un chatbot de répondre à une question, de produire un texte ou une image, vous n’avez littéralement rien appris. Les études le montrent : un étudiant qui répond à une question d’un prof en utilisant ChatGPT est incapable de répéter cette réponse quelques minutes plus tard. L’investissement intellectuel est nul. L’étudiant est comme une interface transparente entre le chatbot et le prof.
Je l’ai vécu lors d’un examen où j’avais autorisé l’usage de l’IA : un étudiant a été incapable de répondre à une question alors que la réponse était affichée sur son écran.
Mais, comme Guitar Hero, jouer avec un chatbot est amusant, voire addictif.
Je le comprends très bien. J’ai pris une demi-heure pour jouer avec la génération d’images de Lumo, le chatbot de Proton. Je lui ai demandé une couverture de Bikepunk et j’ai itéré en notant les défauts. J’avais plein de choses à dire sur l’output (notamment que, quoi qu’on fasse, une jeune femme à vélo doit obligatoirement porter un crop top). C’était très marrant de voir que quand j’ai précisé que je voulais que le personnage masculin ressemble à Thierry Crouzet, il a soudainement acquis une musculature impressionnante. Ce n’est pas que Thierry n’est pas musclé en vrai, mais, quand même, j’évite d’éternuer trop fort dans sa direction.
Et là, vous voyez le truc : c’était amusant. Ça me donnait envie de partager les différentes images.
Mais, en réalité, quand on n’est pas dans le délire, c’est juste nul. C’est comme regarder un pote jouer à Guitar Hero : il s’éclate, mais c’est un peu emmerdant pour le public. Voir c’est gênant. Un peu comme si vos amis vous racontaient à quel point leurs dernières séances masturbatoires étaient jouissives.
L’utilisation de l’IA est un plaisir solitaire. Je n’ai rien contre le fait que ça vous amuse, mais, par pitié, ne le partagez pas avec moi !
On ne gagne pas du temps en poussant sur un bouton
Les gens disent gagner du temps avec l’IA, mais ils n’améliorent pourtant pas leur productivité. Le paradoxe viendrait que le temps pris à utiliser l’IA lui-même ne serait, intuitivement, pas pris en compte.
C’est un paradoxe bien connu des bons managers : le management prend du temps et de l’énergie. Souvent plus que faire les tâches soi-même. Si tu engages un jardinier pour tondre ta pelouse, tu dois trouver le jardinier, le contacter, convenir d’un rendez-vous, négocier un tarif puis, une fois qu’il est là, lui expliquer le travail, vérifier qu’il a bien compris et puis vérifier qu’il a fait tout correctement.
Outre l’argent que ça coûte, cela n’est clairement pas une tâche anodine. En fait, si c’est juste pour faire une seule fois un petit jardin, c’est beaucoup plus rentable de tondre ta pelouse toi-même. Le bénéfice ne se fait sentir que lorsque tu as confiance et que tu as un accord pour que le jardinier vienne une fois par mois tondre une grande pelouse, sans même avoir besoin de te prévenir.
Les jeunes parents connaissent tous cela : junior veut absolument aider au montage du meuble Ikea, mais, honnêtement, ça te prend cinq fois plus de temps que de le faire tout seul.
On en est là avec l’IA. Parfois on gagne un peu de temps (une vraiment grande pelouse à tondre), parfois on en perd (l’armoire Ikea), mais l’attrait de la nouveauté fait que c’est fun. Un peu comme le fait de regarder un jardinier travailler depuis son salon en lui donnant des ordres. Cela donne un sentiment de puissance. C’est littéralement masturbatoire.
Le problème c’est que la rentabilité à long terme de notre jardinier se base sur le fait de créer une confiance, un automatisme. Et là, on est face à une entreprise de jardinage qui a un monopole mondial, qui augmente ses tarifs arbitrairement et envoie, à chaque fois, un nouvel ouvrier qui ne connait pas votre jardin, mais fait semblant du contraire. En plus, il est sous ecstasy.
Vos outputs de chatbots sont de la pollution
Mon principal grief, c’est que les utilisateurs des chatbots sont persuadés d’avoir une compétence ou une valeur ajoutée quelconque. J’en ai été témoin de première main : les projets open source sont noyés de contributions générées. Souvent, les utilisateurs sont de bonne foi : ils ont réellement trouvé un bug et plutôt que de le rapporter, ils demandent à un LLM de générer un patch.
Parfois, ils poussent le vice jusqu’à faire écrire le rapport de bug par le LLM. Ils sont très fiers.
Fier de quoi ? D’avoir cliqué sur l’icône Claude ou ChatGPT ?
Et c’est une catastrophe : parce que le mainteneur doit désormais tenter de comprendre dans tout ce charabia et ce jargon quel est le problème de base. Au lieu d’avoir un utilisateur qui se plaint, parfois un peu maladroitement, nous sommes face à une machine qui réinterprète tout et il faut deviner ce que l’utilisateur avait en tête. En gros, il faut essayer de déduire le prompt.
Ce n’est déjà pas évident de se comprendre entre humains en communication directe alors si un chatbot sert d’intermédiaire…
Ou cette connaissance à qui je pose une question et qui m’envoie la réponse de ChatGPT. Comme si c’était d’une aide quelconque. Parce que si je demande quelque chose à quelqu’un, c’est vraisemblablement parce que je ne trouve pas de réponse facile et que je pense que cette personne a une expertise du domaine. Me renvoyer la réponse de ChatGPT est à la fois injurieux (tu n’en as rien à foutre de m’aider) et hautain (tu penses que je ne suis pas capable de faire une recherche Web).
Que ce soit clair : un output de chatbot n’est pas fait pour être partagé. Si vous souhaitez le faire, alors partagez juste le prompt, ce sera beaucoup plus efficace.
De plus en plus d’artistes professionnels se plaignent : plutôt que d’avoir des instructions claires, les clients leur envoient des « idées » générées par IA. Et les artistes doivent deviner ce que veulent leurs clients.
Le chatbot, c’est comme la masturbation : pratiquez-le seul ou dans un cercle restreint d’adultes consentants. Jamais en public. Jamais en présence de personnes non consentantes. Jamais dans un cadre professionnel.
Apprendre de ses expériences
Mais le principal problème, outre l’opacité de la communication, c’est ce que dit Scalzi avec Guitar Hero ou comme le montre l’analogie de la masturbation : vous n’apprenez rien.
Vous ne saurez pas jouer bon anniversaire à la guitare même après des centaines d’heures de Guitar Hero. Vous ne rencontrerez jamais un partenaire amoureux en vous masturbant. Ce n’est pas un jugement de valeur : c’est juste que ces activités n’ont pas le moindre rapport entre elles !
L’énorme majeure partie des patches que je reçois pour mes projets Open Source me prennent plus de temps à relire et à intégrer que si je le faisais moi-même. Pourtant, j’apprécie cela, car je sais que la personne a dû fournir un effort pour comprendre mon code. Elle a appris. Et, petit à petit, elle va être de plus en plus à l’aise pour faire des changements plus importants tandis que moi, j’aurais appris à lui faire confiance. Je peux également poser des questions sur les choix techniques qui ont été faits, en discuter, remettre en question mes propres perspectives, mes propres choix.
Accepter un patch n’est jamais un gain de temps, c’est un investissement sur le futur. C’est également une manière de faire grandir deux personnes.
Ce qui n’est pas le cas avec les patchs générés. C’est même exactement le contraire : accepter un patch généré va introduire dans le projet du code qui fonctionne peut‑être aujourd’hui, mais que personne ne comprend et, surtout, dont on ne peut même pas présupposer qu’il a une logique.
Si vous n’avez rien appris en utilisant un chatbot et si la personne qui reçoit l’output n’apprend rien, pourquoi le faire tout court ?
Un tas de débris aléatoire n’est pas une maison
Vous vous souvenez de l’expérience de pensée qui dit que si on assied assez de chimpanzés qui tapent aléatoirement sur des machines à écrire, on va finir par générer du Shakespeare ou du Proust ?
Et bien c’est exactement ce que font les chatbots avec le code : ils génèrent presque aléatoirement des morceaux de code jusqu’à ce que le code en question réponde superficiellement à la question. Ça fonctionne, parfois, ici et maintenant, mais, bien entendu, ça va craquer de partout dès qu’on bouge quelque chose.
Un peu comme si on construisait une maison en jetant aléatoirement des poutres et des briques jusqu’à ce que, ô miracle de la loi des grands nombres, l’édifice de matériau dégage un espace assez grand pour qu’on l’appelle "chambre" avec une ouverture appelée "porte". Ce serait cool.On prendrait des photos.
Mais pensez-vous sérieusement que cette "maison" tiendrait face à la première pluie, au premier souffle de vent ou à la première vibration d’un camion sur la route ?
De la même façon, communiquer par écrit est une compétence qui se travaille. C’est même plus important que cela : l’écrit permet de structurer ses propres pensées. Tant que vous n’avez pas écrit vos idées, elles ne sont pas réelles, pas claires.
Tant que vous n’avez pas fixé votre idée sur un support, elle ne vaut rien. Et si ce n’est pas vous qui la fixez, ce n’est pas votre idée.
En déléguant l’écriture de vos emails et de vos rapports, non seulement vous perdez la compétence communicationnelle, mais, pire, vous perdez simplement vos idées.
Les singes bientôt remplacés ?
Dans le cliquetis des milliards de machines à écrire actionnées par les singes, une feuille tomba soudainement sur le sol. Un entrepreneur s’en saisit et lu : « Longtemps, je me suis couché de bonne heure… »
— Ça y est, hurla-t-il ! Nous avons réussi ! Ce singe écrit du Proust !
Le singe en question fut mis sur un piédestal, choyé, dorloté. Mais les entrepreneurs avaient beau faire, il n’écrivait plus que du charabia sans signification.
— Dommage, fit un entrepreneur. Peut-être n’est-ce pas la bonne approche.
— Et si nous remplacions les singes par des utilisateurs de ChatGPT ?
— Pas bête. Statistiquement, ça devrait fonctionner…
— Et puis, on ferait des économies de bananes !
À propos de l’auteur :
Je suis Ploum et je viens de publier Bikepunk, une fable écolo-cycliste entièrement tapée sur une machine à écrire mécanique. Pour me soutenir, achetez mes livres (si possible chez votre libraire) !
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