L’urgence de la souveraineté numérique pour échapper à la merdification
par Ploum le 2026-01-06
Le triste exemple de YouTube
Je n’ai plus de compte Google depuis plusieurs années. Je me suis rendu compte que j’évite autant que possible de cliquer sur un lien YouTube, car, à chaque vidéo, je dois passer par le chargement d’une page qui surcharge mon ordinateur pourtant récent, je dois tenter de lancer la vidéo, attendre plusieurs secondes qu’un énorme popup l’interrompe. Puis je dois faire en sorte de trouver le son original et non pas une version automatiquement générée en français. Une fois tout ça terminé, il faut encore se taper des publicités de parfois plusieurs minutes.
Tout ça pour voir une vidéo qui pourrait potentiellement contenir une information qui m’intéresse. Et encore, ce n’est pas du tout certain.
Alors, oui il y a des moyens de contourner ces merdifications, mais c’est un travail permanent et qui ne fonctionne pas toujours. Donc, en gros, je ne clique sur les liens YouTube que quand je suis vraiment obligé. Genre avant je regardais les clips vidéos des groupes de métal que recommandait Alias. Désormais, j’utilise Bandcamp (j’y achète même des albums) quand il le mentionne ou je cherche ailleurs.
Vous croyez que votre vidéo doit être sur YouTube, car « tout le monde y est », mais, au moins dans mon cas, vous avez perdu de l’audience en étant uniquement sur YouTube.
Une merdification totalement assumée
Le pire, c’est de se rendre compte que la merdification est vraiment assumée de l’intérieur. Comme le souligne Josh Griffiths, YouTube encourage les créateurs à tourner des vidéos dont le scénario est généré par leur IA. YouTube rajoute des pubs sans le consentement du créateur.
Toujours dans son blog post, il décrit comment YouTube utilise votre historique vidéo pour déterminer votre âge et bloquer toutes les vidéos qui ne seraient pas appropriées. C’est tellement effrayant de stupidité que ça pourrait être dans une de mes nouvelles.
Une chose est certaine : en me connectant sur YouTube sans compte et sans historique, YouTube me propose spontanément des dizaines de vidéos sur les nazis, sur la Seconde Guerre mondiale, sur les fusils utilisés par les nazis, etc. Je n’ai jamais regardé ce genre de choses. Au vu du titre, certaines vidéos me semblaient à la limite de la théorie du complot ou du négationnisme. Pourquoi me les recommander ? L’hypothèse la plus effrayante serait que ce soit les recommandations par défaut !
Parce que ce n’est pas comme si YouTube ne savait pas comment effacer les vidéos qui ne lui plaisent pas !
Si vous réalisez des vidéos et que vous souhaitez les partager à des humains, par pitié, postez-les également ailleurs que sur YouTube! Personne ne vous demande d’abandonner votre « communauté », vos likes, vos 10 centimes de revenus publicitaires qui tombent tous les mois. Mais postez également votre vidéo ailleurs. Par exemple sur Peertube !
De la dépendance politique aux technologies merdifiées
Comme le dit très bien Bert Hubert, le problème de la dépendance aux monopoles américains n’est pas tant technique que culturel. Et les gouvernements européens devraient être les premiers à montrer l’exemple.
Je pense qu’il illustre parfaitement la profondeur du problème, car, dans sa conférence qui décrit la dépendance technologique de l’UE envers les USA et la Chine, il pointe vers des vidéos explicatives… sur YouTube. Et Bert Hubert ne semble même pas en réaliser l’ironie alors qu’il recommande Peertube un peu plus loin. Il héberge d’ailleurs ses projets personnels sur Github. Github appartient à Microsoft et son monopole sur les projets Open Source a des impacts dramatiques.
J’ai déjà noté à quel point l’Europe développe des solutions technologiques importantes, mais que personne ne semble s’en apercevoir parce que, contrairement aux USA, nous développons des technologies qui offrent de la liberté aux utilisateurs : le Web, Linux, Mastodon, le protocole Gemini.
À cette liste, j’aimerais rajouter VLC, LibreOffice et, bien entendu, PeerTube.
Les solutions européennes qui ont du succès font partie des communs. Elles sont tellement évidentes que beaucoup n’arrivent plus à les voir. Ou à les prendre au sérieux, car « pas assez chères ».
Le problème de l’Europe n’est pas le manque de solutions. C’est simplement que les politiciens veulent « un Google européen ». Les politiciens sont incapables de voir qu’on ne lutte pas contre les monopoles américains en créant, avec 20 ans de retard, un sous-monopole européen.
C’est un problème purement culturel. Il suffirait que quelques députés européens aient le courage de dire : je supprime mes comptes X, Facebook, Whatsapp, Google et Microsoft pour un mois. Un simple mois durant lequel ils accepteraient que, oui, les choses sont différentes, il faut s’adapter un peu.
Ce n’est pas comme si le problème n’était pas urgent : tous nos services informatiques officiels, tous nos échanges, toutes nos données sont aux mains d’entreprises qui collaborent ouvertement avec l’armée américaine. Vous croyez vraiment que les militaires américains n’ont pas exploité toutes les données Google/Microsoft/Whatsapp des politiciens vénézuéliens avant de lancer leur raid ? Et encore, le Venezuela est un des rares pays qui tentait officiellement de se passer des solutions américaines.
L’honnêteté de considérer une solution
Quitter les services merdifiés est difficile, mais pas impossible. Cela peut se préparer, se faire petit à petit. Si, pour certains, c’est actuellement strictement impossible pour des raisons professionnelles, pour beaucoup d’entre nous, c’est surtout que nous refusons d’abandonner nos habitudes. Se plaindre, c’est bien. Agir, c’est difficile et nécessite d’avoir le temps et l’énergie à consacrer à une période de transition.
Bert Hubert prend l’exemple du mail. En substance, il dit que le mail n’est plus un bien commun, que les administrations ne peuvent pas utiliser un mail européen, car Microsoft et Google vont arbitrairement rejeter une partie de ces emails. Pourtant, la solution est évidente : il suffit de considérer que la faute est chez Google et Microsoft. Il suffit de dire « Nous ne pouvons pas utiliser Microsoft et Google au sein des institutions officielles européennes, car nous risquons de ne pas recevoir certains emails ».
Le problème n’est pas l’email, le problème est que nous nous positionnons en victimes. Nous ne voulons pas de solution ! Nous voulons que ça change sans rien changer !
Beaucoup de problèmes de l’humanité ne proviennent pas du fait qu’il n’y a pas de solutions, mais qu’en réalité, les gens aiment se plaindre et ne veulent surtout pas résoudre le problème. Parce que le problème fait désormais partie de leur identité ou parce qu’ils ne peuvent pas imaginer la vie sans ce problème ou parce qu’en réalité, ils bénéficient de l’existence de ce problème (on appelle ces derniers des « consultants » ).
Il y a une technique assez simple pour reconnaître ce type de situation : c’est, lorsque tu proposes une solution, de te voir immédiatement rétorquer les raisons pour lesquelles cette solution ne peut pas fonctionner. C’est clair, à ce moment, que la personne en face ne cherche pas une solution. Elle n’a pas besoin d’un ingénieur, mais d’un psychologue (rôle que prennent cyniquement les vendeurs).
Une personne qui cherche réellement à résoudre son problème va être intéressée par toute piste de solutions. Si la solution n’est pas adaptée, elle va réfléchir à comment l’améliorer. Elle va accepter certains compromis. Si elle rejette une solution, c’est après une longue investigation de cette dernière, car elle a réellement l’espoir de résoudre son problème.
La solution du courage politique
Pour les gouvernements aujourd’hui, il est techniquement assez simple de dire « Nous voulons que nos emails soient hébergés en Europe par une infrastructure européenne, nous voulons diffuser nos vidéos via nos propres serveurs et faire nos annonces officielles sur un site que nous contrôlons. » C’est même trivial, car des milliers d’individus comme moi le font pour un coût dérisoire. Et il y a même des tentatives claires, comme en Suisse.
Les seules raisons pour lesquelles il n’y a même pas de réflexion poussée à ce sujet sont, comme toujours, la malveillance (oui, Google et Microsoft font beaucoup de cadeaux aux politiciens et sont capables de déplacer des montagnes dès qu’une alternative à leur monopole est considérée) et l’incompétence.
Malveillance et incompétence n’étant pas incompatibles, mais plutôt complémentaires. Et un peu trop fréquentes en politique à mon goût.
Je suis Ploum et je viens de publier Bikepunk, une fable écolo-cycliste entièrement tapée sur une machine à écrire mécanique. Pour me soutenir, achetez mes livres (si possible chez votre libraire) !
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